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PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ IMPÉRIALE D'ACCLIMATATION ET DU CRE . D'ADMINISTRATION DU JARDIN | ZOOLOGIQUE,

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HISTOIRE NATURELLE

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- TOME TROISIÈME.

PREMIÈRE PARTIE.

PARIS. IMPRIMERIE DE L. MARTINET, RUE MIGNON, 2.

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HISTOIRE NATURELLE

GÉNÉRALE DES RÈGNES ORGANIQUES,

PRINCIPALEMENT ÉTUDIÉE CHEZ L'HOMME ET LES ANIMAUX,

PAR

M. Isom GEOFFROY SAINT-HILAIRE,

MEMBRE DE L'INSTITUT (ACADÉMIE DES SCIENCES),

CONSEILLER ET INSPECTEUR GÉNÉRAL HONORAIRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE , PROFESSEUR-ADMINISTRATEUR AU MUSÉUM D "HISTOIRE NATURELLE, PROFESSEUR DE ZOOLOGIE A LA FACULTÉ DES SCIENCES DE PARIS, ASSOCIÉ LIBRE DE L’ ACADÉMIE IMPÉRIALE DE MÉDECINE,

PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ IMPÉRIALE D’ACCLIMATATION ET DU CONSEIL D'ADMINISTRATION DU JARDIN ZOOLOGIQUE.

TOME TROISIÈME.

PREMIÈRE PARTIE.

PARIS LIBRAIRIE VICTOR MASSON,

PLACE DE L’ÉCOLE-DE-MÉDECINE.

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HISTOIRE NATURELLE ` ' GÉNÉRALE DES REGNES ORGANIQUES.

SECONDE PARTIE.

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LIVRE DEUXIÈME.

(Suite.)

CHAPITRE VHI. $ w 3 P ? NOTIONS SUR LES ANOMALIES DE L ORGANISATION.

SOMMAIRE, I. Modifications anomales de l'organisation. I. Confusion longtemps faite de la tératologie avec l'anatomie pathologique.—III. Esquisse de la classification térato- logique. Hémitéries. Hétérotaxies. Hermaphrodismes. Monstruosités ; monstres unitaires et monstres composés. IV. Régularité des êtres anormaux. Inversion et redoublement de l'ordre normal. V. Conservation d'un ordre ancien. Arrêts dans le développement.

VI, Similitude des anomalies d’une espèce avec les états normaux d'une autre. VII. Origine accidentelle d’un grand nombre d'anomalies, VITI. Hérédité tératologique,

ik

A la suite des diversités comprises encore dans le type spécifique, viennent naturellement, dans l’ordre logique de notre étude, celles qui excèdent les limites de ce type : en d’autres termes, les modifications anomales

de l'organisation, après ses états normaux; les exceptions,

après la règle. LL, 3

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NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. H, CHAP. VIH,

Ces modifications anomales sont de trois genres prin- cipaux : celles qui se transmettent héréditairement sous l'influence de la domesticité ou par la culture; celles qui résultent d'unions sexuelles entre deux individus de types différents; et les anomalies ou déviations organiques proprement dites, communément désignées sous le nom de monstruosités ; nom qui n'appartient scientifiquement qu'aux plus complexes, aux plus graves d'entre elles,

L'étude de l’anomalie, de la domesticité, de l’hybridité, se lie intimement à celle de l'espèce. Les naturalistes ne l'ont reconnu que très récemment pour la première : mais, à aucune époque, ils n’ont discuté la question de l'espèce, sans tenir compte des principaux faits relatifs, aux races animales domestiques, aux végétaux cultivés, et surtout aux métis. Si même, pour ceux-ci, il y a à revenir sur le passé, c’est, sur plusieurs points, pour restreindre l'importance très exagérée qu’on a attribuée à divers résultats, preuves décisives de la fixité de l'es- pèce, selon les partisans de ce système; invoqués en sens contraire, par quelques défenseurs, plus ardents que sévères, de la doctrine contraire.

Nous serons moins prompt à conclure. Ici encore, nous ne craindrons pas de nous éloigner d’abord du but pour y revenir plus sûrement, et de nous arrêter, avant d'arriver à l'espèce elle-même, sur diverses questions partielles, relatives aux êtres anomaux, aux races domes- tiques et aux hybrides.

L'examen préalable de ces questions nots permettra d'introduire parmi les données de la question princi-

pale quelques éléments ordinairement négligés, comme

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ANOMALIES DE L'ORGANISATION. Ə aussi d'en éliminer d'autres qu'on n'eût jamais y faire intervenir.

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La tératologie, cultivée depuis l'origine même de l’auatomie et de la physiologie, par tout ce que ces sciences ont possédé d'hommes éminents, et entre tous par Haller (4), était restée jusqu'à notre siècle presque éfrangère aux travaux des zoologisies. Buffon, qui. a distingué trois classes tératologiques, les monstres par excès, par défaut et par renversement ou fausse position des parties (2), et que cette division, souvent reproduite, a fait citer comme un des législateurs de la térato- logie, a écrit, sur les monstres, cinq pages en tout; et encore s’y montre-{-il bien plutôt compilateur qu'au- teur original, Les autres naturalistes ne nous ont guère transmis comme lui que quelques vues ou quelques faits isolés, - ou même, et c’est le plus grand nombre, ils ont laissé les anomalies complétement en dehors du cercle de leurs études, | |

La raison en est simple : elle est dans ce classement vicieux qui a si longtemps fait de la science des anomalies une partie, indistincte, innomée, de l'anatomie patho-

logique. Presque de ‘nos jours, Meckel lui-même ne

songeait pas encore à placer la tératologie en dehors

(1) De monstris, dans les Opera minoraį voy: t. HI (4768), p: 3

(2) Suppléments, t. IV, 1778, ps 578:

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h NOTIONS FONDAMENTALES, LIY. M, CHAP. VHI.

des sciences médicales. Le grand ouvrage qu'il Iui a consacré et qui en marque une des époques principales, a été publié, de 1812 à 1816, sous ce titre: Manuel d'anatomie pathologique (4). Jusque dans notre siècle, les naturalistes, à moins qu'il ne s'agit de simples variétés, devaient donc croire que déerire une anomalie, c'était s’aventurer dans le domaine de la médecine; ct « les animaux réguliers » restaient ainsi presque « le seul » fond lon puisât les éléments de toutes les connais- » sances physiologiques » (2).

C’est en 1820 et 1822 que Geoffroy Saint-Hilaire a, le premier, restitué à la « zoologie pathologique », comme il la nommait alors (3), à la tératologie, comme nous l'avons depuis appelée (4), sa place légitime parmi les sciences biologiques ; elle peut y « marcher de pair», disait Geoffroy Saint-Hilaire, « avec notre zoologie normale,

» sous le point de vue d’une répétition des mêmes formes. » Et c’est aussi l’auteur de la Philosophie analomique qui nous a appris à faire intervenir les faits anomaux, comme autant d'éléments nécessaires, dans la discussion, non de quelques-unes des grandes questions de l'Histoire natu-

(1) Handbuch der pathologischen Anatomie. Leipzig, 3 vol. in-8.

(2) GEOFFROY SAINT-HILAIRE, Philosophie anatomique, t. IF, 1822, Monstruosités, p. 103.

(3) Ibid., p. 121, dans le second des mémoires dont se compose le tome II de la Philosophie anatomique. Le premier, Sur plusieurs dé- formations du crâne de l’homme, avait été composé en 1820, et publié, une première fois, dans les Mémoires du Muséum d’'Hisloire natu- relle, 1821, t. VII, p. 85.

(4) Histoire générale et particulière des anomalies de l'organisation, ou Traité de tératologie, 3 vol. in-8° et atlas, Paris, 1832-1836.

ANOMALIES DE L'ORGANISATION. 5

relle, mais de toutes, sans excepter celle de l'espèce; car c'est pour l’éclairer sur un de ses points les plus fon- damentaux, mais anssi les plus obscurs, que Geoffroy Saint-Hilaire a entrepris, sur la production artificielle des monstruosités chez les oiseaux, une série d'expériences devenues célèbres (4).

De là, pour nous, la nécessité d’ajouter, à ce qui a déjà été dit de la variété, c’est-à-dire du premier degré de l’anomalie (2), queiques notions sur les autres dévia- tions du type; ce que nous croyons ne pouvoir faire d'une manière à la fois plus concise et plus claire, qu’en plaçant ici une esquisse de la classification térato- logique (3).

lif.

En procédant du simple au composé, c'est-à-dire des anomalies les plus légères et les. plus simples aux plus graves et aux plus complexes, nous trouvons d’abord ces variétés, dénuées de toute importance anatomique et physiologique, qui touchent de si près à ce que nous avons appelé les nuances. Mais ces variétés se lient à d’autres, de plus en plus marquées, et celles-ci aux vices de conformation ; et si intimement, qu’on ne saurait les en séparer dans la classification, quand même on n'aurait pas, pour réunir toutes ces anomalies en un seul et même

(1) Voy. le Chap. VI, sect. x, t. Il, p. 417. (2) Vay. le Chap. HE, t. IT, p. 301. (3) Pour les développements, voy. l'Hist. gén. des anomalies.

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6 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. W, CHAP, VIN.

eroupe, une raison décisive, que déjà nous avons indi- quée (1) : la même déviation du type qui n'est dans une éspèce qu'une variété à peine digne d'attention, peut con- stifuer dans une autre une conformation très vicieuse, parfois même nécessairement mortelle, si l'art chirurgical ne la fait promptement disparaître. La distinction des variétés et des vices de conformation, très importante au point de vue particulier de l'anthropologie, de la vétéri- naire, ou de toute autre branche spéciale de nos connais- sances théoriques et pratiques, s'évanouit done dès qu'il s'agit d'une étude générale des anomalies, et par consé- quent, dans la classification tératologique, les unes et les autres se confondenten un seul et même groupe pri- maire ou embranchement. Nous avons proposé le nom d'hémitéries (2) pour ce premier embranchement térato- logique qui comprend toutes les anomalies qui peuvent être dites simples, c'est-à-dire qui n'atteignent qu'un or- gane ou un appareil, ou qu'un seul ordre de caractères. Les hémitéries portent, tantôt sur le volume, tantôt sur

la forme, tantôt sur la structure, tantôt sur la disposition,

tantôt encore sur le nombre des organes; etde cinq groupes principaux ou classes, se rangent, pour nous borner à citerici en exemples les faits les plus -connus chez l'homme et les animaux : le nanisme et le géantisme, hémitéries de la première classe; l'albinisme et le méla- nisme, qui appartiennent à la troisième ; l’ectrodactylie el la polydactylie, qui se rangent dans la dernière, (4) Loc. Cites C Il, p. 350.

(2) C'est-à-dire, demi-monstruosités. Du radical #utov:, demi, et de rs025, MOnStre,

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ANOMALIES DE L'ORGANISATION. 7

Toutes les autres anomalies sont compleæes : telles sont les hétérotaxies, embranchement tératologique qui restait encore innomé en 1832; les hermaphrodismes ; et enfin les monstruosités, quatrième embranchement, beaucoup plus étendu que les deux précédents, et terme extrême de la série tératologique (4).

Les hétérotawies (2) sont des anomalies qu’on pourrait, au premier aspect, croire impossibles ; car elles sont ca- ractérisées à la fois par leur complexité et par leur inno- cuité : un très grand nombre d'organes sont atteints, et cependant la vie s'exerce sans trouble. C'est que les mo- difications anomales ne portent encore ici que sur des caractères secondaires, et presque toujours seulement de position, comme on le voit dans l'inversion splanchnique ou transposition des viscères, et dans l'inversion générale, telle qu’on l'observe chez les animaux extérieurement asymétriques. |

Les hermaphrodismes laissent encore s'accomplir sans trouble la vie individuelle, mais non plus la vie de l'espèce, qui, le plus souvent même, devient compléte- ment impossible. Ils résultent de la réunion, chez un indi- vidu appartenant à une espèce normalement dioïque, des deux sexes ou de quelques-uns de leurs caractères. Dans l'hermaphrodisme, l’anomalie a tantôt lieu sans eæcès

(4) Dans sa savante et ingénieuse Tératologie végétale (Paris, in -8, 4841), M. Moquin-Tanpon distingue d’abord (p. 28), comme nous le faisons en tératologie animale, les anomalies simples et les anomalies compleæes ; mais celles-ci ne sont pas subdivisées en embra nchements : toutes sont comprises sous le nom de monstruosités.

(2) De érepos, autre, et 746s, arrangement, ordre.

8 NOTIONS: FONDAMENTALES, LIV.: H; CHAP. VIN,

dans le nombre des parties; tantôt, et bien plus rarement, avec excès ; d’où deux classes anatomiquement très dis- tinctes. À la première appartiennent les hermaphrodismes masculin et féminin, l'appareil sexuel, essentiellement mâle ou essentiellement femelle, revêt plus ou moins les apparences de l’autre sexe ; l’hermaphrodisme neutre, l'appareil présente des conditions intermédiaires entre celles du måle et celles de la femelle, sans être réelle- ment d'aucun sexe ; et l’hermaphrodisme mixte, l’ap- pareil est en partie mâle et en partie femelle. Dans la seconde classe, celle des hermaphrodismes avec excès , l'appareil sexuel est tantôt mâle avec quelques parties femelles surnuméraires, tantôt femelle avec quelques par- ties mâles, ce qui constitue les hermaphrodismes masculin complexe et féminin complexe ; tantôt encore, composé d’un ensemble de parties mâles et d’un ensemble de par- ties femelles, ce qui constitue l’hermaphrodisme bisexuel.

Les anomalies auxquelles doit être réservé le nom de monstruosités, sont à la fois anatomiquement les plus complexes et physiologiquement les plus graves. Tandis que, dans les hétérotaxies, la vie continue à s’exercer normalement, et que, dans les hermaphrodismes, un seul ordre de fonctions est troublé; les monstruosités, selon leur nature ou leur siége, ne laissent s'accomplir la vie que dans des conditions très anomales, ou même, et le plus souvent, ne lui permettent pas de se prolonger au delà de la naissance.

Le quatrième embranchement tératologique, restreint dans ces limites, reste encore très étendu, et présente, de ses premiers à ses derniers genres, des différences considé-

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ANOMALIES DE L'ORGANISATION, "9

rables. Les plus importantes sont celles d’après lesquelles les monstres se partagent en deux grandes classes, les monstres unitaires et les monstres composés. Chez les pre- miers, comme l’exprime leur nom, on ne trouve que les éléments complets ou incomplets d'un seul individu ; les autres, au contraire, réunissent en eux les éléments, le plus souvent incomplets, de plus d’un individu.

Les premiers sont tantôt autosites, tantôt omphalosites, et tantôt parasites; et les autres tantôt autositaires, et tantôt parasitaires.

Parmi les monstres unitaires, les autosites sont les moins éloignés de l’état normal ; ils offrent même encore, dans plusieurs régions, la conformation ordinaire; aussi peuvent-ils encore vivre et se nourrir par le jeu de leurs propres organes : d’où le nom sous lequel nous avons désigné cet ordre (1), qui est de beaucoup le plus consi- dérable. Parmi les nombreux genres qu'il comprend, nous citerons, comme exemples très connus et très re- marquables, les monstres désignés sous le nom de siréno- mèles ou sirènes, à cause de la ressemblance que leur donne, avec les sirènes de la Fable, la fusion en un ap- pendice unique de leurs membres inférieurs, toujours plus ou moins atrophiés; les thlipsencéphales et nosencé- phales, l’encéphale est remplacé par une tumeur vas- culaire; les anencéphales qui n’ont pas plus de moelle épinière que d’encéphale, et peuvent néanmoins vivre plusieurs jours ; enfin les rhinocéphales et cyclocéphales, vulgairement les cyclopes, ainsi nommés à cause de leur

(1) Autosite, de adréaircs, qui se procure lui-même sa nourriture.

10 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. IF, CHAP. VIII,

œil unique, que surmonte souvent une trompe formée par les parties cutanées du nez.

Les omphalosites sont, à double titre, beaucoup plus imparfaits que les autosites. D'une part, ils manquent d’un très grand nombre d'organes, et, de Pautre, tous ceux qui existent sont très mal conformés ou même seulement ébauchés. Aussi ces monstres vivent-ils seulement d’une vie imparfaite, et pour ainsi dire passive, qui n’est entretenue que par la communication avec la mére, et cesse dès que le cordon est rompu; d’où le nom sous lequel ils sont désignés (4). Ce sont les monstres sans tête, si connus sous le nom d’acéphales, ou mieux, c’est la grande - famille des acéphaliens, qui compose la presque totalité de l’ordre des omphalosites. Toutefois, au-dessus de ce groupe, se placent les paracéphaliens, un peu moins incomplets, puisqu'ils ont encore une tête, il est vrai très mal conformée; et au-dessous, viennent les anidiens, monstres très singuliers et d’une simplicité extrême, chez lesquels, le corps se trouve presque réduit à une simple bourse-eutanée.

Les parasites sont cependant, sinon plus simples, du moins plus imparfaits encore ; et tellement, qu'ils ont été longtemps confondus avec les môles. Ils se présentent à l'observation sous la forme de masses inertes, irrégulières, composées principalement d'os, de dents, de poils et de

graisse. Ces singuliers monstres n’ont même plus de cor- don ombilical, et c’est ce qui forme leur caractère essen- tiel. Implantés directement sur les organes de la mère,

(4) Omphalosite, de Suzav:, ombilic, et arcs, nourriture.

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ANOMALIES DE L'ORGANISATION. 44

ordinairement sur ses ovaires, ils vivent à ses dépens d'une vie obscure, végétative, et sans terme assignable. On a vu cette vie intérieure se prolonger quarante ans el plus, la naissance n’ayant lieu, pour ces monstres, que très rarement el dans des circonstances exceptionnelles.

Les monstres composés ne sont presque jamais que doubles : on n’en connait aucun quadruple ou plus com- plexe encore, et à peine en peut-on citer quelques triples.

La classification des monstres doubles se rattache très naturellement à celle des monstres unitaires. En effet, tout monstre double peut être représenté par l'union d'ùn autosite, soit avec un autre autosite, offrant le même degré de développement que lui, et contribuant à la vie commune; soit, au contraire, avec un omphalosite ou un parasite, très imparfaitement développé, incapable de vivre par lui-même, et qui ne subsiste qu'en se nourris- sant aux dépens de l’autosite dont il n’est physiologique- ment qu'un simple appendice. Dans le premier cas, le

monstre double est dit autositaire, et dans le second,

parasilaire.

Chez les premiers autositaires, la duplicité est encore presque complète, et il n’y a guère entre les individus composants qu'une simple soudure, restremte à quelques organes: si bien qu'il y a ici plutôt deux vies associées qu'une vie commune. Mais, dans les groupes qui suivent, l'union devient de plus en plus profonde, la duplicité de plus en plus incomplète; d’où les monstres doubles supé- rieurement, uniques inférieurement, ou doubles inférien - rement, uniques supérieurement. Ces deux séries de modifications, partant de la dualité qui est iei l’état normal,

12 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. H, CHAP. VIN.

finissent presque l’une et l’autre par aboutir à Punité; offrant, en effet, à leur terme extrême, l'apparence d’un individu simple, chez lequel existeraient quelques organes surnuméraires.

A la tête de l’ordre des parasilaires, nous trouvons aussi des monstres complétement doubles, les hétéro- pages; puis viennent des monstres semi-doubles, les hété- rodymes et hétéradelphes ; et enfin, de presque unitaires. L'hétéropagie, un des cas les plus rares de la tératologie, est l'implantation, à la partie antérieure d’un individu autosite et complet, d’un sujet accessoire, très petit, très imparfait, mais dont le corps porte encore une tête et des membres. Le sujet accessoire est semblablement implanté dans lhétérodymie et l’hétéradelphie, mais ne se compose plus, dans la première, que d’une tête, d’un cou et d'un thorax très rudimentaire, et dans la seconde, de la moitié inférieure du corps. Plus loin, le petit individu se réduit à une tête avec un rudiment de cou attaché par le sinciput au sinciput de l’autosite; puis à une tête rudimentaire, greffée sur la mâchoire inférieure ou sous le cou de celui-ci; et à des membres surnuméraires insérés sur divers points, parfois avec quelques parties accessoires. Dans les derniers enfin, les monstres endocymiens, le plus petit sujet, ordinairement encore plus réduit, est à l'intérieur du plus grand; il est comme emboïté dans celui-ci. La monstruosité consiste ici en une sorte de grossesse originaire; et celte grossesse, qui n’est au fond que l'union de deux jumeaux très inégaux et très diffé- rents par leur conformation, peut se rencontrer aussi bien chez un sujet mâle que chez un sujet femelle. L'in-

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i ANOMALIES DE L'ORGANISATION. 18

clusion est tantòt superficielle et seulement sous cutanée,

tantôt tout à fait intérieure. Si le parasite inclus est,

comme il arrive le plus souvent, d’un très petit volume, le monstre double endocymien peut offrir une conforma- tion extérieure presque entièrement normale; en sorte que la série des monstres doubles parasitaires nous con- duit graduellement, comme celle des autositaires, de la

dualité à l'unité. Ajoutons que le dernier terme de la

monstruosité double se relie aussi avec le dernier terme de la monstruosité unitaire : à ce point qu’il est extrême- ment difficile, dans quelques cas, de distinguer l’un de l’autre, l'inclusion abdominale d'un sujet accessoire para- Sitique dans sa sœur jumelle pouvant simuler celle d’un monstre parasite dans sa mère.

Tels sont les principaux groupes tératologiques, selon la classification que nousavons cru devoir adopter et proposer (4); et tel est le vaste champ nous aurons à

venir chercher, à plusieurs reprises, des notions appli-

«bles à l'Histoire naturelle générale, et avant tout, à sa question fondamentale, celle de l'espèce.

IV.

Il suffirait de l'exposé qui précède, si concis, si incom- plet qu’il soit, pour faire au moins entrevoir le résultat capital de tous les travaux des tératologues modernes, celui que Geoffroy Saint-Hilaire surtout s'est attaché à

(1) Nous aurons à revenir sur cette classification, afin de montrer

qu'elle est à la fois, au moins pour le quatrième embranchement, naturelle et parallélique. (Voy. la troisième partie de cet ouvrage.)

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Ah NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. H, CHAP. VII.

mettre en lumière : la régularité des êtres anomaux. Pour l'établir complétement, faudrait entrer dans des déve- loppements dont le moment n'est pas venu; mais avons-nous besoin d'aller plus loin pour saisir quelques relations entre l’ordre normal, et ce qu'on a si longtemps appelé les aveugles désordres de l’anomalie, les jeux bizarres de la nature? Entre les êtres qui ont leurs lois et leurs fins, et portent «la marque de l'intelligence su- prême », el ceux qu'un grand écrivain présentait en- core, il y a un demi-siècle, comme des « échantillons des lois du hasard » et « de la création sans Dieu» (4)! Entre « les espèces, comparables aux proportions définies » des chimistes » et les « mélanges », sans règle, de la monstruosité, a-t-on dit de nos jours même (2), en essayant de rajeunir par une forme plus scientifique, de vieilles croyances qui ont fait leur temps.

Pour le montrer du moins en partie, il nous suffit des faits qui précèdent. Comment méconnaitre que parmi les anomalies que nous venons de mentionner, il en est dont la régularité est aussi parfaite que celle de l'état normal?

Citons deux séries d'exemples, les uns pris en dehors des monstruosités, les autres parmi celles-ci elles-mêmes : les hétérotaxies, et les monstres doubles autositaires.

Qu'est-ce que l’hétérotaxie? La transposition, soit de tous les viscères, soit de l'être tout entier. Evidemment il n’y a pas ici désordre dans le vrai sens de ce mot, c'est- à-dire, défaut d'ordre, confusion; mais, ce qui est bien

(1) CHATEAUBRIAND, Génie du christianisme, liv. V, chap. tr.

(2) BLAINVILLE, Leçons orales à la Faculté des sciences, 1833. Blainville étendait cette vue aux hybrides,

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ANOMALIES DE L'ORGANISATION. 15 différent, un autre ordre, et tout aussi parfait, à le prendre en lui-même, que l’ordre normal : car il en est exacte- ment l'inverse, le symétrique. Placez un miroir devant l'être anomal ; l'image représentera exactement les carac- ières normaux de l'espèce. Et c'est pourquoi l'hétéro- taxie laisse, aux individus qui en sont affectés, toutes leurs chances de vie : témoin l'invalide de Morand et de Méry, mort à soixante-douze ans, et chez lequel on trouva une hétérotaxie splanchnique jusque-là ignorée de. tous, à commencer par le sujet lui-même (4).

Les hétérotaxies nous offrent donc l'exemple décisif

d’une classe d'anomalies, ni plus ni moins régulières que l’état normal. l’on avait vu le désordre d’une « nature en débauche » (2), il y a seulement substitution à l’ordre commun d’un ordre inverse qui lui est parfaitement

équivalent,

La régularité des premiers monstres doubles autosi- taires n’est pas plus contestable. Le prétendu désordre de

ees organisations anomales n’est autre chose que l’ordre

normal redoublé; par conséquent encore, à le considérer en lui-même, et à part la rareté ou la fréquence des cas il se présente, un état aussi régulier qu'aucun autre. Et même est-ce assez dire ? Sans aller jusqu’à cette asser- tion paradoxale que les premiers monstres doubles sur-

(1) Mémoires de l'Académie des sciences, 1666 à 41699, t. H, p.44, ct t: X, p. 734. Voyez aussi WiNsLOW, Mém. pour 1733, p. 374:

L’hétérotaxie de Méry occupa, vers 1660, le public parisien, et même le public de toute l'Europe, presque autant que le monde savant. C’est ce fait tératologique qui inspira à Monière l’idée de faire placer, par le Médecin malgré lut, le cœur à droite et le foie à gauche.

(2) Expressions tirées d’une pièce de vers sur l'hétérotaxie de Méry;

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16 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. H, CHAP. VII. passent en régularité létat normal lui-même, il est vrai que leur organisation est soumise à des règles plus mul- tipliées encore; car elle est assujettie à deux genres de symétrie, une double symétrie partielle, et une symétrie générale : la première, comme dans l’état normal, entre les deux moitiés de chacun des individus composants; et la seconde, entre l’un et l’autre de ces individus. En d’autres termes, et plus exactement, les organes sont coordonnés, dans l’état normal, par rapport à un seul plan médian ou épine; ils le sont, chez les monstres doubles autositaires, par rapport à deux épines, elles- mêmes coordonnées par rapport à un troisième plan qu'on a appelé le plan d'union.

Voici donc encore des êtres anomaux qu’on ne saurait étudier, ne füt-ce que superficiellement, sans saisir, entre les principales parties de ces organisations dites « désor- données », une symétrie parfaite, un enchainement aussi bien ordonné qu'entre celles des êtres normaux. La régularité, ici, n’est pas seulement démontrable par la science, elle est manifeste avant toute étude. Pour la reconnaitre, il suffit de voir, et pour voir, de regarder.

L'observation physiologique viendrait d’ailleurs ici en aide, s’il en était besoin, à l’observation anatomique. La double vie, ou plutôt pour les premiers monstres doubles autositaires, les deux vies associées peuvent se prolonger jusqu’à l’état adulte, et même jusqu’à la vieillesse. Tout le monde a lu dans Buffon l’histoire des jumelles hon- groises, nées en 1704 à Szony, baptisées sous le double nom d'Hélène et de Judith, offertes à sept ans en spec- tacle à la curiosité publique, conduites successivement

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ANOMALIES DE L'ORGANISATION. 17

en Allemagne, en Italie, en France, en Hollande, en

Pologne, examinées pendant ces voyages par tous les phy-

siologistes, philosophes et naturalistes de l’Europe, célé- brées par plusieurs poëtes, au premier rang desquels se place l'illustre Pope, et mortes à vingt-deux ans dans un couvent de Presbourg. De nos jours, les frères siamois Chang-eng, que Boston et New-York ont vus en 1899, Londres en 1830, Paris en 1835, le nord de l'Europe dans les années suivantes, et que nous croyons encore vivants, n’ont pas moins fixé l'attention publique, et ont donné lieu, de notre part, et de celle d’un grand nombre

d’autres naturalistes et médecins, à des observations que nous avons ailleurs résumées (1). Ces observations, et toutes celles plus ou moins analogues, qu’on avait déjà faites sur des monstres doubles adultes, mettent en lumière la parfaite harmonie de l’organisation des pre-

miers autositaires, et par conséquent encore, sous un autre

point de vue, leur régularité. Qu'est-ce que l'harmonie,

Si ce n’est la coordination, la régularité physiologique,

comme la symétrie est un des modes, et le plus simple, de la coordination, de la régularité anatomique ?

y.

La régularité de lêtre anomal était saisissable dès le premier aspect dans les exemples qui précèdent; ailleurs, et bien plus souvent, elle est cachée sous des apparences à travers lesquelles il appartient à la science de la, cher-

(1) Hist. gén. des anomal., t. 111, p. 86 à 92. Et pour Hélène- Judith, ibid., p. 50 à 56.

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15 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. M, CHAP., VHI.

cher et de la découvrir. C'est ce qu’elle a fait dans une multitude de cas, comblant peu à peu l'abime qu’une vieille et tenace erreur avait creusé entre l’état normal et l’anomalie : si bien qu’où l’on avait vu partout le désordre, elle a fini par retrouver partout l'ordre.

Sans la suivre en ce moment jusque-là comme nous l'avons fait dans un autre ouvrage, indiquons du moins par des exemples la voie qu’elle a suivie; et afin qu'ils soient plus décisifs, choisissons-les parmi les anomalies qui constituent de hideuses difformités ou mettent obstacle à l’accomplissement de la vie.

Un enfant naît avec un bec-de-hièvre, un autre avec une exomphale. Le premier est difforme, et il tette diffici- lement; le second, plus mal conformé encore, n’a que peu de chances de vie. Comment ne serait-ce pas des désordres, et de graves désordres ? Dans ces deux vices de conformation, l’un hideux, l’autre mortel, comment, au premier aspect, ne pas voir des organisations sans règle comme sans fin, et ne pas donner raison à Pline et aux auteurs du moyen âge et de la renaissance ? C'est ce qu’on a longtemps fait; et tant qu'on a vu, dans l'anatomie et la physiologie de l'adulte, l'anatomie et la physiologie tout entières, la science semblait justifier les impressions que porte inévitablement à notre esprit la première vue de ces productions imparfaites de la nature.

Mais comment sont-elles imparfaites ? Sont-elles en dehors de toute règle? Ou ce qui est bien différent, se- aient-elles simplement en dehors des règles ordinaires de l'organisation de l'enfant, au moment de sa naissance ?

C'est ce qu'oh a pu savoir le jour à côté de l’ordre

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ANOMALIES DE L'ORGANISATION. 19 normal définitif, est venu se placer, dans la science, l'ordre normal embryonnaire, ou plutôt cette suite d'états très divers qui, se succédant aux diverses phases de la vie embryonnaire et fœtale, sont tour à tour, pour elle, l’ordre normal. C’est à ces ordres normaux antérieurs qu'appartiennent, au moins par leurs traits essentiels, les deux dispositions qui, conservées jusqu’à la naissance, constituent, l’une le bec-de-lièvre, l’autre l'exomphale ; et de même, une foule d’autres anomalies, notamment des lissures, des perforations, des imperforations, des divi- sions, des cloisonnements, des atrophies, pareillement explicables par la conservation partielle, dans un âge, d’un ordre normalement propre à un autre. Série, aujourd’hui devenue immense, de cas tératologiques l’arrange- ment organique qui constitue l’anomalie, non-seulement n'échappe pas à toute règle, mais n’est pas même étranger à l'espèce on l’observe, et ne touche pas simplement à l’ordre normal, mais en dérive, en fait partie.

Le bec-de-lièvre et l’exomphale ne sont ni les plus remarquables de toutes les anomalies de cet ordre, ni celles qu’on ramène le plus facilement et le mieux à un ordre normal antérieur ; mais elles sont les premières qu'on y ait ramenées. Elles présentent ainsi, historique: ment, un très grand intérêt, et c’est pourquoi nous les avons choisies, entre toutes, comme exemples. L'expli- cation du bec-de-lièvre par la persistance de caractères embryonnaires daté dans la science de plus de deux siècles : le grand Harvey l’a indiquée dès 1651 (4). Celle

(1) Ecercitationes de generatione, exercit, LXIX.

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20 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. 11, CHAP. VIIL.

de l’exomphale, ramenée à ce que nous appelons aujour- d'hui un arrét de développement, est très ancienne aussi : Haller l’a donnée en 1768 (1). Premier et second pas, à un siècle de distance, dans la voie devaient s’avancer si loin, Meckel en 1812 (2), Geoffroy Saint-Hilaire en 1822 (3), et de nos jours M. Serres (4) et tant d'autres en France et en Allemagne.

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L'anomalie peut n'être ni un ordre inverse, ni l'ordre normal redoublé, ni un ordre ancien conservé, et n'être pas encore le désordre. Est-ce le désordre dans le vrai sens de ce mot, que la présence, chez un être organisé, de dispositions qui ailleurs, et souvent très près de lui, constituent l’ordre normal lui-même? Et de ce que cet ordre se déplace, pour ainsi dire, et passe d'une espèce à une autre, suit-il qu'il échappe à toute règle ?

(4) De monstr., loc. cit., p. 155.

(2) Handb. der pathol. Anat., t. 1.

(3) Philos: anat., t. I.

Geoffroy Saint-Hilaire a été, comme on le voit, précédé par Méckel pour l'application de la Théorie des inégalités de développement à la tératologie. Il l’a au contraire précédé pour la conception générale de cette même théorie et pour son application à l'anatomie comparée.

En attendant que nous ayons à traiter spécialement dans cet ouvrage de la Théorie des inégalités, voy. pour l’histoire de cette grande théorie, Vie et travaux de Geoffroy Saint-Hilaire, Paris, in-8 et in-12, 1847, Chap. V.

(4) Recherches d'anatomie transcendante et pathologique, dans les Mém. del Acad. des sc, te X1, p. 583 à 895; et à part, Paris, in-4, 1832.

ANOMALIES DE L'ORGANISATION, 21

Les exemples de ce genre de déviations abondent dans

la science, Autant il est commun que l’anomalie soit expli- cable par la persistance de caractères embryonnaires , autant il l’est qu'elle résulte de la présence dans une espèce de conditions organiques normalement propres à une autre,

Et c’est pourquoi la tératologie a pu être dite, non- seulement une embryogénie permanente, expression souvent employée de nos jours; mais aussi, une autre anatomie comparée, une autre zoologie.

Nous citerons quelques exemples pour montrer jus- qu’où peut être suivie la vérification de cette proposition. Prenons-en d’abord un, déjà mentionné plus haut, et qui, très simple et très généralement connu, est, à ce double titre, très propre à servir d'introduction aux autres : l'absence du pouce aux membres thoraciques.

Chez l’homme, cette disposition est une anomalie, dou- blement nuisible : elle rend la main difforme, et la pré- hension difficile; elle constitue donc un vice de con- formation, une des formes de l’ectrodactylie, et une des plus ficheuses. Mais la même anomalie n’est déjà plus chez le chien qu’une variété, absolument insigni- liante au point de vue physiologique, par laquelle le membre antérieur se trouve ramené au type du pied postérieur, normalement privé de pouce chez le même animal. Et après le chien, viennent d’autres animaux, par exemple, à ses côtés même, la cynhyène, chez lesquels le pouce antérieur, à son tour, cesse normalement d'exister; la tétradactylie devient l’état typique.

L'absence du pouce est done, tour à tour, dans un grand

99 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. 1, CHAP., VIII

nombre d'espèces, la règle, dans d’autres, Pexception ; mais jamais, à vrai dire, le désordre.

De même, qu'est-ce que le développement, plusieurs fois observé chez la femme, de deux mamelles surnumé- paires, soit pectorales, soit même inguinales ? La répé- tition, souvent très exacte, de dispositions ailleurs nor- males: car plusieurs mammifères ont quatre mamelles pectorales ; d’autres, une paire pectorale et une inguinale.

Qu'est-ce encore, pour prendre aussi quelques exemples parmi des anomalies intérieures, et de genres très différents ; qu'est-ce, chez l'homme, que l'existence de cinq tubereules à la dernière molaire inférieure, la division des reins en lobules, l’embranchement de la ca- rotide gauche sur le trone brachio-céphalique , le cloison- nement longitudinal de l’utérus, l’hypospadias et la fissure palatine, sinon autant d’hémitéries, réalisant les condi-

tions normales, la première des macaques et de plusieurs autres singes, la seconde des ours et des loutres, la troi- sième de divers rongeurs, la quatrième des didelphes, la cinquième de quelques oiseaux et d’une partie des rep- tiles, et la sixième des poissons ?

Enfin, et nous passons ici des hémitéries à de véri- tables monstruosités, qu'est-ce que la phocomélie et la dérencéphalie, sinon, dans tous leurs caractères essen- tiels, la reproduction de conditions ailleurs parfaitement normales ? Les taupes et surtout les phoques ne sont-ils pas, selon l'expression de Daubenton, aussi empétrés que les phocomèles ? Et la classe des myélaires, dont l'amphioxe est le type, n'est-elle pas caractérisée, aussi bien que le genre dérencéphale, par l'existence

ANOMALIES DE L'ORGANISATION. 23

d'une moelle épinière, sans cerveau ni cervelet (4)? Ce qui a lieu de l’homme aux animaux, et réciproque- ment, pour d’autres anomalies, des animaux à l'homme, a de même lieu entre les animaux comparés entre eux. Qu'un gibbon normalement noir ou brun soit atteint d’al- binisme imparfait : son pelage se trouvera reproduire plus ou moins exactement celui de l’entelloïde, singe qui est, pour ainsi dire, normalement albinos. Que les bois d’un cerf ne se développent que partiellement : ils se rappro- cheront des caractères d’une autre espèce. Que la tête se déforme, que les déformations aillent même jusqu’à pro- duire, comme on le voit souvent chez la carpe, les appa- rences les plus bizarres : ces déformations. rentreront presque toujours dans les conditions normales d’autres animaux du même groupe : la carpe à bec ou mopse, la carpe « à visage humain », a elle-même son analogue dans le bané (2). Enfin, pour prendre un dernier exemple parmi les anomalies complexes, l'inversion de tous les vis- eères et de la forme générale ne fait encore que donner, par anomalie, aux poissons ou aux mollusques chez les- quels on l'observe, des conditions normalement réalisées

(4) D'où il ne résulte nullement qu’un phocomèle doive être assimilé à un phoque, ou un dérencéphale à un myélaire. Les analogies que nous signalons ne sont que partielles.

(2) Hist. gén. et part. des anomalies, t: 1, p. 284. Nous ayons indiqué dans ce passage les curieuses analogies qui existent entre les diverses conformations anomales de la tête chez la carpe, et les diverses conformations normales de la même région chez les mormyres, pois-

sons qui appartiennent aussi, comme chacun sait, au groupe des malacoptérygiens abdominaux.

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2} NOTIONS FONDAMENTALES, LIV, II, CHAP, VIN,

dans un plus ou moins grand nombre d'espèces des mêmes groupes (4). ,

Des centaines d'exemples, pris dans toutes les classes du règne animal, et de même parmi les végétaux, pour- raient être dès à présent cités après ceux qui précèdent ; et sans nul doute, une multitude d’autres viendront encore s’y ajouter, à mesure que se complétera ce qu’on peut appeler l'anatomie comparée générale, c’est-à-dire lana- tomie étendue à toutes les organisations, transitoires aussi bien que définitives, anomales aussi bien que normales.

Devant ces innombrables faits, et sans même qu'il soit besoin de remonter à la théorie générale qui les embrasse et les explique tous, celle des inégalités de développement ; devant cette rencontre presque continuelle de la térato— logie avec la zoologie et la botanique normales, achève enfin de tomber la barrière, si longtemps maintenue par les naturalistes, entre les êtres « réguliers » et les «jeux de » la nature ». Nous apercevons bien, dans chaque espèce,

une limite entre ce qui est la règle et ce qui ne l’est pas;

mais il est impossible d’en tracer une, à un point de vue d'ensemble, entre l’état normal et l’anomalie. La distinc- tion entre l’un et l’autre n’est applicable qu’à tel être en particulier : elle n’a rien de général. Elle est relative, non absolue.

(1) Hist. gén. des anomal., t. IT, p. 24, pour les pleuronectes, et p. 26 et suiv., pour les mollusques.

Voyez aussi l'excellente Histoire naturelle des mollusques de France, récemment publiée par M. Moquin-TanDON, Paris, gr. in-8, 1855, t. T, p. 320 ; et plusieurs Lettres du même auteur, Congrès scien- tifique de France, xix° session, Toulouse, 4852, t. T, p. 209 et suiv.

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ANOMALIES DE L'ORGANISATION. . 9

VIT.

Si l’état normal était le seul ordre possible et l’anomalie le désordre, que serait la tératologie, et quel fruit pour- rions-nous retirer de son étude ? Sans principes au point £ de départ, sans méthode, sans applications possibles aux | autres branches de nos connaissances, elle resterait né- cessairement en dehors de la vraie science : inutile annexe DE de la biologie, elle serait bonne tout au plus à occuper les d loisirs de quelques curieux, amis du bizarre. L'idée de désordre est la négation même de l’idée de science.

Si, au contraire, l’anomalie a ses règles, et si ces règles peuvent être rattachées aux règles qui président aux orga- nisations ordinaires, la tératologie est, par même, res- | tituée à la science, et elle s'unit intimement à la biologie

normale par la communauté des principes et la possibilité Qapplications réciproquement utiles.

Parmi les résultats tératologiques dont peut s éclairer

l’histoire des êtres normaux, il en est deux surtout qui

intéressent la question de l'espèce, et que nous devons, à

L. ce titre, mentionner dès à présent : l'origine acciden-

i telle des anomalies, et leur hérédité, soit immédiate, soit

| médiate. |

L'origine accidentelle, et non primitive, des ano- malies, fermement défendue au xvin* siècle par Lémery contre Winslow (1), a été démontrée dans le nôtre par

(1) Voyez les neuf mémoires de Lémery, et les cinq de WINSLOW, dans Ja collection de l’Académie des sciences, 4724 à 1743. Nous

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26 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. N, CHAP, VII, Geoffroy Saint-Hilaire (1). Grâce à ses observations sur Phomme et à ses expériences sur les animaux, nous pou- vons même rapporter à deux genres les causes acciden- telles de l’anomalie : la perturbation brusque du déve- loppement du nouvel être par une action mécanique, et l'influence prolongée de circonstances extérieures, diffé- rentes de celles au milieu desquelles s’accomplit d'ordi- naire l’évolution.

Au nombre des anomalies dues au premier genre de causes, sont surtout les monetruosilés pseudencépha- liques. La naissance de l'être anomal a lieu, ici, à la suite d'une gestation troublée, durant ses premiers mois, par des violences exercées sur l'abdomen de la mère, par des chutes, ou d’autres causes analogues; ou encore par des impressions morales qui ont réagi sur l'organisme. Un monstre pseudencéphalien est, selon l'expression de Geoffroy Saint-Hilaire, un être blessé pendant la vie fœtale (2), et qui, au lieu de succomber aux suites de sa blessure, continue à vivre et à se développer, mais

avons essayé de résumer clairement cette longue et mémorable discus- sion, Hist. gén. des anomal., t. TE, p. 484 à 492.

(4) Du moins pour un grand nombre d'anomalies.

(2) Voy. GEOFFROY SAINT-HILAIRE, Sur un fœtus blessé au troisième mois, dans les Mémoires de la Société d'émulation, 1826, t. IX, p. 65. Et Sur un nouveau produit de l’espèce humaine, dans la Revue médicale, ann. 4899, t. If, p. 433 (extrait). Dans le cas qui fait le sujet de ce second mémoire, la nature de la cause, et même aussi l’époque à laquelle elle avait agi, furent déterminées par Geoffroy Saint-Hilaire, malgré les dénégations formelles de la mère, qui voulait cacher un acte de violence commis sur elle par son mari. Nous avons rapporté les circonstances très remarquables de cette observation, Hist, gén. des anomal., t. TI, p. 538.

m i ANOMALIES DE L'ORGANISATION. 27

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| désormais en dehors des voies normales. Faits dont len-

| chainement a été trop souvent constaté pour qu'il soit

| possible de méconnaitre, entre les troubles de la gestation et la naissance anomale, une relation de cause à effet (1).

| Ce sont, au contraire, des actions lentes qu’on met en

jeu, lorsqu'on fait incuber des œufs en dehors des con- ditions ordinaires, comme dans une série d'expériences dues à Geoffroy Saint-Hilaire, et dont le double but était

j | de ‘démontrer la fausseté du système de la préexistence

des germes, et d'éclairer la question de l’espèce (2).

Dans ces expériences, déjà citées, des œufs maintenus

durant une partie de l’incubation dans la même position

verticale ou horizontale, ou dont on avait partiellement

recouvert la coquille d’un enduit propre à en diminuer

la porosité, ont donné un nombre relativement très con-

sidérable de poulets atteints de diverses anomalies, et

| parfois de graves monstruosités (3).

| Le même résultat que cherchait et qu'a obtenu Geoffroy |

| Saint-Hilaire, qu'a aussi obtenu : récemment M. Dareste |

dans des expériences analogues (4), se produit de lui-

même, et sur une plus grande échelle, dans les éta-

| blissements d’incubation artificielle : on y voit souvent

j ; (4) Nous ajouterons ici deux résultats dont la liaison avec ce qui | précède est facile à apercevoir : il naît, proportionnellement, plus d'êtres anomaux dans les classes pauvres de la société que dans les classes aisées. TI en naît aussi plus de filles-mères que de femmes mariées.

(2) Voy. t. Il, p. 417.

(3) Nous avons déjà mentionné ces expériences à l’occasion de la | préexistence des germes. (Voy. t-I, p. 456.) |

(4) Voy. aussi, pour M. DARESTE, bid. |

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28 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. II, CHAP. VIN,

naître, surun nombre donné de sujets, plus de poulets anomaux que sur le même nombre d'individus éclos sous la poule. |

Parmi les anomalies qui se produisent en ceite cir- constance, la plus fréquente nous a paru être un excès dans la longueur des jambes et des tarses : conformation qui est devenue, comme chacun sait, constante dans diverses races gallines, en même temps qu’elle constitue l'état normal d’un grand nombre d'oiseaux.

VIII.

La tératologie ne nous enseigne pas seulement que les individus peuvent acquérir des caractères étrangers au type de leur espèce; elle nous montre aussi que ces ca- ractères peuvent être transmis par les parents à leurs descendants. |

L'hérédité de véritables monstruosités est très rare; et il est impossible qu’il en soit autrement. La naissance d’un monstre est par elle-même un fait rare, et des monstres qui viennent à naître, un petit nombre seule- ment est viable. On ne s'étonnera done pas que nous ne trouvions ici à signaler qu'un seul cas : celui d’une chienne éctromèle, mère, dans deux portées successives, de petits atteints, comme elle, d’une double ectromélie thoracique (L).

la . d 3-4 o {| (1) Hist. gén. des anomal., t. 1, p. 223. | La famille des ectroméliens est la seule l'on puisse observer la i PARS OE P egt | transmission héréditaire des monstruosités ; et encore cette trans-

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ANOMALIES DE L'ORGANISATION. 29 Parmi les anomalies simples, au contraire, les exemples abondent. Nous citerons, dans les deux premières classes, chez l’homme et les animaux, diverses atrophies, hyper- trophies et difformités; dans la troisième, l’albinisme et quelques accidents partiels de coloration; dans la quatrième, chez l’homme, le strabisme, l’hypospadias (quoique, dans certains cas, il entraîne l'impuissance), le bec-de-lièvre et la syndactylie (1); et dans la cin- quième, chez l’homme et les animaux, l’ectrodactylie, et surtout l’anomalie inverse, la polydactylie. je Non-seulement l'hérédité de cette dernière anomalie digitale est commune chez le chien et la poule, mais elle n'est pas rare chez l'homme. Parmi les exemples recueillis antérieurement à notre siècle, deux ont été rendus presque célèbres par Maupertuis, et par Godeheu et Réaumur, dont il est bon de mettre les relations en regard; car elles se complètent l’une l’autre, par la diversité des faits qu’elles retracent. | Dans un des cas, celui de Maupertuis, il s’agit d’une

Mission y est-elle nécessairement très rare : la plupart des ectromé- liens (surtout chez l’homme) sont inféconds.

Des autres monstres unitaires, aucun n’est viable.

Quant aux monstres composés, les conditions toutes spéciales de leur organisation exeluent la transmission héréditaire, comme nous l'avons montré (loc. cit., te UI, p. 379.)

(1) Nous devons à M. le docteur LECLERC (de Caen), la com- munication de ses observations (inédites en ce qwelles ont de

plus intéressant), sur une famille la réunion partielle des doigts par des membranes avait été constatée chez vingt-trois per-

sonnes, e. Une elles avait eu huit enfants, tous syndactyles.

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30 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. H, CHAP. VII, famille de sexdigitaires la même anomalie s'était per- pétuée durant qualre générations consécutives (4). Dans l’autre, celui de Godeheu et de Réaumur, un homme ayant six doigts aux mains et aux pieds, était devenu père d’un fils sexdigitaire comme lui, puis d’un second fils et d’une fille, à cinq doigts, dont un, toutefois, offrait des traces de duplicité. A la génération suivante, non-seulement le fils sexdigitaire, mais son frère et sa

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sœur donnèrent le jour à des enfants dont les uns n'avaient que cinq doigts, mais dont les autres étaient sexdigitaires comme leur aïeul, Un dernier fils, dont les extrémités étaient exemptes de tout vice de conformation, eut seul le bonheur de n’engendrer que des enfants bien confor- més (2).

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(1) MAUPERTUIS, Œuvres, Paris, in-8, 1756, t. LL, lettre xiv, p. 275. Le seædigitisme, comme disent plusieurs auteurs du xvie siècle, avait été ici transmis d’une mère à sa fille, de celle-ci à quatre de ses huit enfants, dont un eut, à son tour, deux fils sexdigitaires. Le sexdigi- tisme, conclut justement Maupertuis, « s’altère par l'alliance des quin- » digitaires. Par ces alliances répétées, il doit vraisemblablement » S’éteindre. »

(2) GODEHEU, dans l'Hist. de l’Acad. des sciences pour 1754, p. 77. Extrait sommaire, et très insuffisant, d’une lettre à Réaumur. Et d’après cette lettre: Réaumur, Art de faire éclore les oiseaux domestiques, Paris, in-12, 1749, t. I, p. 377. L'observation de Godeheu est ici donnée très complétement. Et Bonner, Œuvres, Neuchâtel, in-4, 1779, t. IH, p.519 et suiv. L'auteur essaye d'expliquer l’hérédité du sexdigitisme.

Voyez aussi, sur le sexdigitisme héréditaire, RENOU, Sur quelques familles sexdigitaires, dans le Journal de physique, 1774, t. IV, p. 372. Ce chirurgien assure qu’il existe en Anjou des familles le sexdigi- tisme se perpétue « de temps immémorial ».

Harris, Highlands of Æthiopia, Londres, in-8, 1844, parle de

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On voit que la transmission des anomalies s’accomplit dans des conditions très diverses: Les parents peuvent transmettre à tous leurs enfants, fussent-ils très nom- breux (4), le triste héritage de leurs anomalies aussi bien que de leurs maladies; mais ils peuvent aussi ne le trans- mettre qu’à une partie, et à des degrés très différents (2); comme dans l'observation très remarquable de Godeheu, nous voyons naître, de l'union d’un homme sexdi- gitaire et d’une femme bien conformée, un individu semblable au père, un à la mère, et deux de conforma- tion intermédiaire. p 4

Des faits analogues peuvent être cités pour diverses anomalies, et notamment pour l’albinisme, que nous

prenons de préférence pour exemple, à cause de la

netteté des résultats qui se présentent ici à l’observation. D'un animal albinos uni à un sujet normal, on voit fré- quemment naître et parfois dans la même portée, des albinos, des individus normalement colorés, et d'autres panachés de blanc. |

La transmission des anomalies, comparable encore ici

à celle des maladies, a lieu, sous un autre point de vue,

dans des conditions non moins variées. Chacun sait que les maladies héréditaires épargnent, ou, comme on dit communément, sautent souvent une même plusieurs

même (t. Í, p. 286) d’une famille arabe, vivant dans le désert près d'Aden, et «renommée pour la possession héréditaire de deux pouces » à la main droite.» Le même voyageur cite (ibid.) une autre famille dont les membres devenaient presque tous borgnes.

(1) Comme dans l'exemple cité, p. 29, note.

(2) Is peuvent aussi, heureusement, pas le transmettre.

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92 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. H, CHAP. VIN, générations. En tératologie aussi, l’hérédité, le plus sou- vent immédiate et continue, peut être médiate et discon- tinue. Un individu, et c'est encore ce que nous voyons dans l'observation de Godeheu, peut transmettre ce que lui-même ne possédait pas, mais ce qu'avait possédé un de ses parents; en sorte que le produit se trouve ressem- bler, non à ses ascendants immédiats, mais à son aïeul ou à d’autres ascendants médiats (4).

L'atavisme, ainsi que les physiologistes et les agri- culteurs ont nommé l'influence de l'aïeul ou plus généra- lement des ancêtres sur les descendants, pourrait done être démontré par-la seule observation des êtres ano- maux. Nous le verrons bientôt mis en évidence par d'autres faits plus significatifs encore, et par lesquels aussi seront reliées la transmission des anomalies proprement dites, et celle des modifications constantes du type spé- cifique, produites par la domesticité et la culture.

(1) Ce mode de transmission n’avait pas échappé aux anciens. Non- seulement PLINE (Historiæ naturalis lib. VIII, x) l'indique en termes généraux : similes alii avo; mais il cite en exemple un vice de con- formation (obductus membrana oculus) qui s'était trois fois reproduit dans la famille Lépide, intermisso ordine, c’est-à-dire comme traduit GUEROULT (in-8, 1803, 1.1, p. 47), « de deux en deux générations».

VUVUVIY VUVANAAAIY à VVVVVVVININNINYNNYNNINNNINYJNNNNIYNYNVNUNS

CHAPITRE IX.

NOTIONS SUR LES RACES DOMESTIQUES ET DÉTERMINATION DE LEURS ORIGINES (1),

SOMMAIRE. I. Petit nombre des animaux réduits en domesticité. Diversité de ces ani- maux. II. Grand nombre des plantes cultivées.

II. Origines des animaux domestiques. Hypothèse de la création d'espèces originellement domestiques. IV. Insectes. V. Poissons. VI. Oiseaux domestiqués dans les temps modernes. VII. Oiseaux domestiqués dans l'antiquité romaine ; dans l'anti- quité grecque ; dans les temps anté-historiques. Poule. Pigeon. VII. Mammifères domestiques n’existant pas en France. IX. Mammifères domestiqués dans les temps

Ane. XI. Suite. Porc. Chèvre. Mouton. XII. Suite. Bœuf. XIII. Suite. Carnassiers. Chat. XIV. Suite. Chien. XV. Tableau synoptique. Distribution par classes zoologiques, époques de domestication | ct patries originaires. XVI. Résumé général et principales conséquences. Prédomi- nance des classes supérieures. XVII. Animaux cosmopolites et non cosmopolites.…—

| historiques. X. Mammifères domestiqués dans les temps anté-historiques. Cheval, I |

XVII. Origine orientale, et particulièrement asiatique, des animaux très anciennement domestiqués, et des végétaux très anciennement cultivés. XIX. État des animaux domestiqués et des végétaux cultivés, chez les peuples civilisés et chez les peuples barbares ou sauvages.

I.

| On comprend communément sous le nom d'animaux domestiques tous ceux que «l’homme élève et nourrit

| » dans sa demeure » (2) ou au voisinage de sa demeure. = Mais entre ces commensaux de l’homme, la science établit une distinction très importante. Des uns l’homme

(1) Travail présenté et en partie lu à l'Académie des sciences, dans | la séance du 47 janvier 4859. Un extrait en a été publié dans les Comptes rendus des séances, t. XLVIII, p. 125 et suiv. Voy. aussi le Bulletin de la Société impériale d'acclimatation, t. VI, p. 1.

(2) Définition du Dictionnaire de l'Académie française. IL.

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possède seulement des individus; des autres il a des

"suites d'individus, des races. Ces derniers animaux sont

seuls domestiques dans le sens scientifique de ce mot; les autres ne sont que captifs ou privés (4).

Il y a loin de la simple captivité à l’apprivoisement, de | l’apprivoisement à la domestication. Un animal captif e comparable à un prisonnier violemment arraché à ses habitudes, et toujours prêt à reprendre sa liberté; un animal apprivoisé l’est à un esclave réduit en servitude dès son enfance ou depuis de longues années, et qui vit paisiblement, sans espoir de liberté, sous un joug que l'habitude lui a rendu léger. L’apprivoisement a com- mencé pour lui le jour le maître a pu cesser d'en enchainer le corps, parce qu’il a su en enchainer la volonté. Mais l’apprivoisement n'est toujours qu'un fait individuel, local et passager. La domesticité, au contraire, peut être dite un des faits permanents et généraux de la domination de l’homme sur le reste de la création; résultant, en effet, de l’action d’une suite indéfinie de générations humaines sur une suite indéfinie de généra-

tions animales; et n'ayant guère plus de limites dans l’espace que dans le temps ; car la multiplication indéfinie des individus entraîne comme conséquence l’expansion

indéfinie de la race ou de l'espèce. S'il est difficile de faire vivre un animal en captivité ou à l’état privé, il l’est bien plus de passer de la possession

(1) Du moins selon les définitions que j'ai proposées, et qui ont été acceptées par la plupart des zoologistes. (Voy. Particle Domestication des animaux, dans l Encyclopédie nouvelle, t. IV, 4858 ; article repro- duit dans mes Essais de zoologie générale, Paris, in-8, 4841, p. 248.)

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ANIMAUX DOMESTIQUES. 85 de l'individu à celle de la race. En dehors de létat de nature, les animaux sont le plus souvent inféconds ou

peu féconds; et s’ils se reproduisent, leurs petits, le plus 7 7 p ? P

souvent aussi, ne s'élèvent pas, ou, chétifs et maladifs, ne Peuvent propager leur race au delà de quelques généra- lions. Pour vaincre d'aussi grandes difficultés, et même encore, la race conquise, pour en étendre la possession à d’autres climats, il faut une si longue suite d'essais, d'efforts, de soins, qu’on ne saurait s'étonner de la rareté de ces victoires de l’homme sur la nature; eüt-il ici poursuivi le succès avec autant d'ardeur et de persévé- rance qu'il a mis, à l'obtenir, d’indécision, de mollesse et d’incurie. Aussi, sur les cent quarante mille espèces

_ qui, selon les estimations les plus récentes, composent le

règne animal, combien sont au pouvoir de l’homme ?

Un peu plus de quarante! Encore n’arrive-t-on à ce

nombre qu'en réunissant les animaux domestiques de tous les pays : : on doit le réduire d’un quart pour les contrées les plus civilisées et les plus agricoles; et de bien davantage pour les autres. i

Mais l'étude de ces animaux tri a sans parler ici de son importance pratique, n’en est pas moins d'un très grand intérêt pour la théorie de F espèce. Leur di- versité compense, à ce point de vue, leur petit nombre. Répartis entre quatre classes et entre deux embranche- ments zoologiques très différents, ils sont, de plus, les uns terrestres, les autres aquatiques ; les uns herbivores, les autres carnassiers ou omnivores ; les uns vivipares, les autres ovipares ; les uns très précoces, les autres lents dans leur développement. Parmi eux, il en est de natu-

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36 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. 11, CHAP. IX. rellement sociaux et, quoi qu’on en ait dit, de naturelle- ment solitaires; de très anciennement et de récemment domestiqués; de si complétement soumis à notre espèce, qu'on les conçoit à peine sans elle ou elle sans eux, et de si peu attachés à l’homme, qu'ils vivent plutôt par ses soins que sous sa loi. Enfin, géographiquement, ils ont eu les origines et ont encore les habitat les plus di- vers, venant les uns d'Asie, d’autres d'Europe, d’autres d'Afrique, d'autres d'Amérique, €t de régions tantôt chaudes tantôt froides, tantôt basses tantôt hautes ; et les uns n’occupant encore aujourd’hui que quelques points du globe, tandis que les autres le couvrent de leurs innombrables races, ne se laissant pas plus arrêter que Phomme lui-même par les différences les plus extrêmes de latitude et d'altitude.

Par ces diversités organiques et par la variété de ces conditions d'existence, nos espèces domestiques sont cornme autant de spécimens heureusement choisis parmi les animaux les plus différents. Quand nous en faisons une étude approfondie, chacune d'elles vaut pour nous, après ce qu'elle est en elle-même, par ce qu’elle repré- sente; etleur comparaison, si faible qu’en soit le nombre, n’ouvre pas moins la voie à des inductions qui peuvent être d’une grande valeur et d’un ordre très général.

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À còté de cette première série de faits, il en est d'ail- leurs une autre qu'on ne saurait négliger dans l'étude

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PLANTES CULTIVÉES. 37

générale de la question de l'espèce. cesse l'empire de l’homme sur les animaux, n’est pas le terme de ses con- quêtes sur la nature vivante. Comme il a ses espèces domestiques dans ses demeures, il a, autour d'elles, ses espèces végétales cultivées : et qu'est-ce que la culture, quand une espèce y est depuis longtemps soumise, si ce n’est la domestication du végétal? Autre mot, mais, au fond, même idée : celle de la possession par l’homme de races dont il a, selon ses besoins, modifié Porgani- sation et multiplié les individus. Aussi étend-on parfois aux plantes le mot domestiques, plus ordinairement réservé aux animaux (41); de même qu’on dit de ceux-ci, ct surtout des petites espèces, non-seulement qu’on les a domestiqués et qu’on les élève, mais qu’on les cultive. Culture du ver à soie, de l'abeille , sériciculture

et apiculture, et même culture du bétail, sont autant de

termes depuis longtemps en usage, et les mots piscicul- ture, aviculture, et d’autres encore, deviennent à leur tour d’un emploi très fréquent.

Il est bien plus facile à l’homme de s'emparer d’une espèce végétale que d’une espèce animale. Le transport lointain de grands animaux, en nombre suffisant pour assurer leur reproduction, est une de ces difficiles et dispendieuses entreprises qui ne sont guère à la portée que d’un État ou d’une puissante association ; et si pour les petites espèces, les dépenses sont bien moindres, les difficultés restent considérables. Que d'efforts en vain

(1) « Domesticatio plantarum, plantæ domesticæ, plantæ quæ do-

mesticantur,» dit déjà ALBERT LE GRAND, De vegetabilibus, lib. VII tract. 1, édit. in-fol. de Lyon, t. V, p. 488 et suiv.

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tentés, depuis quelques années, pour introduire en Eu-

rope de nouveaux vers à soie ! Et quand on a réussi, de

combien d'obstacles il avait fallu triompher ! Pour faire du ver à soie du ricin (1) un insecte européen et africain, il n’a fallu rien moins que l'amener graduellement, par une suite d’acclimatations locales, et comme par étapes, de l'intérieur de l'Inde à Calcutta, de Calcutta en Égypte, de l'Égypte à Malte, de Malte à Turin, de Turin à Paris et à Alger. 3

Que de plantes introduites, au contraire, aussitôt que connues | Sci ons graines envoyées dans une lettre ont souvent suffi pour nous donner leur espèce. Aussi l'introduction d'un végétal nouveau est-elle un fait aussi commun qu'est rare celle d’un animal. De nos jours, nous avons vu prendre pied dans nos jardins, nos forêls ou nos champs, plus de plantes que nous n'avons, en tout, d'animaux domestiques dans nos demeures et dans nos fermes. Aussi n'est-ce plus par dizaines, mais par centaines, qu'il faut compter le nombre des plantes culti- vées. M. Alphonse DeCandolle en énumère cent cinquante- sept dans sa Géographie botanique ; près de trois. fois au- tant que nous connaissons d'animaux domestiques; et ee ne sont là, comme il le dit, que des « exemples choisis »

(1) Ou plutôt d'un des vers à soie du ricin; car plusieurs espèces vivent sur cette plante.

Ces espèces ont été souvent confondues, ou même le sont encore.

Celle dont nous parlons a été d’abord déterminée par tous les en- tomologistes comme le Bombyx Cynthia, Dr. On la rapporte mainte- nant au B. eria; mais les caractères de la chenille nous paraissent infirmer cette détermination.

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PLANTES CULTIVÉES. | 39

parmi les espèces les plus généralement cultivées (4). Les végétaux, comme les animaux, possédés par l'homme, présentent des organisations très variées, et des conditions très diverses d'existence. Il n’est pas d'embranchement botanique, et il est peu de classes et même de familles, qui n’aient parmi eux des représen- tants. Les uns sont vivaces, et quelques-uns d’une longévité séculaire; d’autres, bisannuels ou annuels. La plupart sont terrestres, quelques-uns aquatiques. Géographiquement et climatologiquement, il en est de toutes les parties du monde et presque de toutes les lati- tudes et de toutes les altitudes, comme, historiquement, leur conquête s’est poursuivie presque dans tous les temps : les uns sont au pouvoir de l’homme depuis la plus haute antiquité, les autres datent des époques grecque et romaine, de la renaissance, des temps modernes. La plupart ont été propagés hors de leur région originelle : un grand nombre se sont même étendus, sinon sous presque tous les elimats, comme nos principaux animaux domestiques, du moins sur une grande partie de la surface du globe, et dans des contrées topographiquement très diverses. Les uns ont passé dans la grande culture ; d’autres ne sont cultivés que dans les vergers, les parcs, les jardins ou même les serres ; et souvent par des mé- thodes et sur des sols si variés, qu’ils trouvent, sur les

(4) Géographie botanique raisonnée. Paris et Genève, 4855, in-8, t. H, p. 984. i

Pour une liste plus complète des plantes cultivées, au moins de celles qui le sont sous notre climat, voyez les éditions récentes du Bon jardinier. | :

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divers points d’un même pays, comme autant de patries différentes.

Voilà donc, à côté des résultats relatifs aux animaux domestiques, une autre série de faits non moins variés et plus nombreux encore; et, par conséquent, pour les naturalistes et les agriculteurs, deux voies parallèlement ouvertes vers de semblables notions théoriques et de semblables applications pratiques.

Entre ces notions théoriques, nous devons nous atta- cher seulement, dans ce Chapitre, à celles qui inté- ressent la question de l’espèce; et selon le plan de cet ouvrage, c’est par l'étude des animaux que nous essaye- rons de les obtenir, cherchant ensuite à les compléter et à les contrôler par quelques résultats empruntés à celle des végétaux.

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La première question qui se présente dans l’étude des races domestiques, est celle: ci :

Quelle est leur origine? De quelles espèces sont-elles issues ?

Question simple, selon les anciens, et dont la solution ne leur paraît offrir aucune difficulté. Les animaux do- mestiques sont des animaux apprivoisés ou des descendants d'animaux apprivoisés, et de ces descendants il est facile de remonter aux souches ; car, dit Aristote et redit Pline, a toutes les espèces qui vivent à l’état domestique ou

ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES.

» privé, se retrouvent à l’état sauvage » (1). C’est ainsi, remarque Aristote, qu’il existe des chevaux, des bœufs, des pores, des brebis, des chèvres, des chiens, et même, ajoute-t-il, des hommes sauvages; ce que Pline ne manque pas de répéter.

Aristote et Pline sont, comme on le voit, absolus dans leur affirmation : ils l’étendent à toutes les espèces.

C'est aussi à toutes les espèces domestiques que quelques auteurs modernes, non moins absolus en sens contraire, assignent une origine primordiale. Les ani- maux domestiques, disent-ils, ne sont nullement des

conquêtes de Phomme sur la nature sauvage; mais des

dons initialement faits par Dieu à l’homme ; ou, selon les expressions elles-mêmes du plus éminent et du plus savant défenseur de cette opinion, « les animaux domes- » tiques le sont par nature, et ont été créés tels » (2). Autrement, dit M. l'abbé Maupied, « tandis que tous les » autres êtres ont été créés dans leur état parfait, l’homme » seul eût été créé dans une sorte d'état élémentaire, » contradictoire avec les conséquences logiques des lois » des êtres créés qui tous aboutissent à lui. » Vue ou plutôt hypothèse déjà admise par plusieurs théologiens;

(1) Tavra yàp do mepa art yévn, xat &ypix. (ARISTOTE, Histoire des animaux, liv. I, 11.) |

« In omnibus animalibus, cujuscumque generis ullum est placidum, ejusdem invenitur et ferum.» (PLINE, Naturalis historiæ lib. VI, LXXIX. ) eui

Hpepoy et placidum, c’est ici, sans distinction, l'animal simplement apprivoisé ou dressé, et le véritable animal domestique.

(2) MAUPIED, Dieu, l’homme et le monde, Paris, in-8, 1851, t. I, p. 586.

h2 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. H, CHAP, IX.

non par tous : Bossuet s’est netlement déclaré contre elle (4). En la reprenant, M. Maupied a, le premier, essayé de la revêtir d’an caractère scientifique. On ne lavait justifiée, avant lui, que par un mot mal compris de

la Genèse (2) : c’est par les faits qu'ila cru pouvoir l’établir. On ne saurait, selon le savant théologien et naturaliste, remonter à l’origine des animaux domestiques, l’homme les ayant possédés dès les temps les plus reculés; etil serait impossible de soumettre à une véritable domestication des espèces originellement sauvages : celles-ci pourraient `

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seulement être apprivoisées, c’est-à-dire possédées à l'état d'individus, et non de races. Mais, est-ce bien à ces conséquences que conduit l’ensemble des faits connus? Nous ne saurions l’admettre, L’impossibilité d'augmenter le nombre des animaux domestiques est formellement

contredite par tout ce que nous savons des domeslications

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accomplies depuis les temps historiques, et c'est en vain qu'on éssayerait de presenter ces domeslcations comme de simples reprises de possession d'espèces « originaire- ment soumises à l’homme »etplus tard «devenues sauvages

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en s’éloignant de lui ». Quant à l'argument tiré, en faveur de la domesticité primitive, de l'obscurité des origines des animaux domestiques, il s'élève aussi contre lui bien

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(1) Discours sur l’histoire universelle, époque, Noé et le déluge.

Bossuer nous montre l’homme, à Forigine de la civilisation, « s’instruisant à prendre certains animaux, à apprivoiser les autres, » et à les accoutumer au service », c'est-à-dire, commençant la domes- tication des animaux.

(2) Le mot Behemah.

Voy. notre Introduction historique, t. I, p. l

ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES..

des objections de fait; et my en eût-il aucune, devrions- nous regarder la question comme tranchée ? Aurions-nous le droit, par cela seul que les premières domestications seraient sans date dans l'histoire, parce que le commen- cement nous en échapperait, de dire qu'elles n’ont jamais commencé ?

C’est entre l'affirmation générale d’Aristote et de Pline

la négation absolue des théologiens, que se sont placés la plupart des naturalistes; et ils ont eu raison, en ce sens du moins qu'il n’y a ici rien de général. La recherche des souches de nos animaux domestiques parmi les animaux

sauvages est, selon les espèces que l’on considère, un-

des problèmes les plus simples, et un des plus complexes

et des plus obscurs de l'Histoire naturelle organique. Nous le montrerons en résumant les vues déjà émises

par plusieurs naturalistes et érudits (1), et les recherches

(1) Voyez particulièrement GUELDENSTAEDT, Schacalæ historia, dans

les Novi Commentarii Academiæ scientiarum petropolitanæ, 1776,

t. XX, p. 449. PALLAS, Spicilegia zoologica; voy. les fascicules IV, 1767, et XI, 4776. Nous aurons à citer plus loin quelques mémoires spéciaux de Pallas. ZIMMERMANN, Specimen zoologiæœ ġjeographicœ quadrupedum. Leyde, 1777, in-4, p. 84 et suiv. LINK, Die Urwelt und das Altherthum, 4'° édit., 1820; et 2e édit., 1834, Berlin, in-8 ; trad. par CLÉMENT-MULLET, Paris, 1837, in-8. C'est à cette traduction que renvoient les citations ci-après. DUREAU DE LA MALLE, Économie politique des Romains, Paris, 1840, in-8, t. I; trop souvent d’après Link, dont il reproduit, avec trop de confiance, et parfois copie les arguments et les déterminations. Il est plus original dans ses mémoires spéciaux sur ie cheval et sur le chat, qui seront cités plus loin. PrichARD, Histoire naturelle de l’homme, trad. de

M. Roëüiix, Paris, 4848, in-8, t. T, p. 35 et suiv: MAUPIED, loc. cit.,

p: 566. Adolphe Prcrer, Les origines indo-européennes, ou les Aryas primitifs. Paris et Genève, 1859, in-8. Dans ce savant ouvrage,

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que nous avons nous-même faites pour obtenir des déter- minations aussi exactes que le permet l’état de la science.

La marche que nous avons suivie dans ces recherches, et qu'ilconvient d'indiquer à l'avance en termes généraux, est celle-ci :

Extraire des ouvrages des naturalistes, et, à leur défaut, des historiens et des autres auteurs des diverses époques, les renseignements qu'ils ont recueillis sur les premières introductions des animaux domestiques ; et pour les espèces dont la domestication se perd dans la nuit des temps, en déterminer du moins l'état chez les peuples de la haute antiquité, à l’aide des livres anciens de l'Asie, tels que la Bible, le Zend- avesta, les V édas et les Kings, et des monuments de l'Égypte et de l’Assyrie. - 2 Rechercher à l’aide des faits de l'Histoire naturelle, et par l’étude comparative des espèces sauvages et des races domestiques, les souches de celles-ci.

dont la première partie vient de paraître (depuis la rédaction de notre travail), et qui est le fruit de longues recherches philologiques, l'au- teur compare les noms actuels des principaux animaux domestiques avec leurs noms sanscrits, zends, grecs, latins, celtiques, germains et slaves, afin de remonter, comme on remonte par des dérivés à leurs formes premières, aux noms que ćes animaux portaient chez nos anciens ancêtres asiatiques, les Aryas, et par cette voie, à la dé- termination des espèces qu’ils possédaient, de l'emploi qu'ils en faisaient, et, par suite, du degré de civilisation auquel ils étaient parvenus. |

Nous avons nous-même traité à plusieurs reprises dans nos cours des origines des animaux domestiques. Pour quelques-uns des points principaux de cette question, voy. Domestication des animaux utiles, édit., Paris, 4854, in-12, 4"° addition, p. 121 et suiv.

trois vers à soie, quelques abeilles et une cochenille.

ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES.

Comparer les résultats obtenus par ces deux mé- thodes, et les contrôler les uns par les autres.

Les résultats de ces deux méthodes concordent partout dune manière satisfaisante; ce qui ne veut pas dire qu'elles suffisent partout. La solution exacte et complète, c’est ici la détermination spécifique et certaine de la souche : on l’obtient dans la plupart des cas ; mais, dans d'autres, la détermination spécifique ne peut être mise complétement hors de doute, et la solution n’est que plus ou moins probable. Ailleurs on n’arrive qu’à circonscrire la recherche de la souche entre deux ou quelques espèces voisines, et la solution reste seulement approximative.

IV.

La répartition des animaux domestiques entre les divers groupes zoologiques est singulièrement inégale.

Parmi les invertébrés, les espèces soumises à l’homme ne sont qu’au nombre de sept (4), et toutes lui ont été : fournies par la même classe, celle des insectes. Tels sont

Encore faut-il faire ici une réserve. Plusieurs des insectes qu’on qualifie de domestiques sont loin de mé- riter ce nom au même titre que nos espèces supérieures. Ce sont, à vrai dire, des animaux introduits en divers lieux et propagés par Phomme, et non vraiment sou- mis à son empire. Nous leur préparons des demeures

(1) Ce nombre ne doit être que provisoirement accepté. I y a lieu de croire à l'existence en Orient abeilles non encore distinguées.

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dans lesquelles nous les aidons à vivre à leur gré, bien plutôt que nous ne les faisons vivre au nôtre. C'est ce qui est manifeste pour la cochenille du Mexique, pour notre abeille, et pour ses congénères du midi de l'Europe et de l'Égypte, Apis ligustica et A . fasciata. On sème, pour ainsi dire, la cochenille sur le nopal, et on la laisse s’y dévelop- per. On dispose des ruches pour les abeilles ; elles-mêmes ensuite s'y établissent, et se nourrissent selon leurs instincts propres. Et c’est pourquoi la cochenille, cultivée depuis plusieurs siècles (4), est encore presque ce qu’elle était originairement ; et pourquoi les abeilles, bien plus anciennement soumises au pouvoir de l’homme (2), con- servent elles-mêmes, à de légères différences près, leurs

(1) La cochenille du nopal était cultivée au Mexique bien avant la découverte de l'Amérique.

(2) L’abeille a été connue par l’homme dès la plus haute antiquité; mais les documents qui attestent ce fait, par exemple les figures d'abeilles qu’on voit sur les monuments égyptiens, peuvent se rap- porter à des abeilles sauvages dont on recueillait le miel. Mais, à

| partir des Grecs, toute incertitude disparaît : l'abeille vit bien cer-

tainement, dans de véritables ruches, sous la main de l’homme

| (VOY. ARISTOTE, loc. cit., liv. IX, XL).

Les Grecs possédaient même un mot, ueurroupyà, dont l'équiva- lent, apiculteur, est d’un usage récent dans notre langue.

Quelques äuteurs ont vu une preuve de la culture de l'abeille à une époque très ancienne, dans un passage d'Homère (Odyssée, liv. XIII, vers 106), le poëte représente des abeilles déposant leur miel dans les amphores des Nymphes. Ces vers ne supposent nullement, dans leur auteur, la connaissance de l'abeille domestique.

C'est bien, au contraire, de celle-ci qw’il s'agit dans une des Fables d'Ésore, dont le sujet est l'enlèvement de gâteaux de miel, en Pab- sence du maître. On s'était introduit, dit l’auteur, dans le werroveyeior ; mot qu'on a rendu dans les vérsions latines par apiartum. La fable

ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES. 47 caractères primitifs et même, dans leurs demeures con- 3 struites par l'art humain, les mœurs del état de nature :

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Les vers à soie sont bien plus complétement sous la main de l’homme; et non-seulement celui du mürier que les Chinois possèdent au moins depuis le règne d’Yae (2), et qui est aujourd’hui dans toutes les parties du monde ; mais le ver de l’ailante, très cultivé aussi en Chine, et l'espèce dite éria (3), qu'on élève très communément sur le ricin, dans d’autres provinces du même empire et dans l’Indoustan. Ces insectes ne reçoivent pas seulementcomme les précédents, hors des habitations humaines, des soins généraux donnés en commun à toute une colonie : élevés au sein même des demeures de l'homme, ils tiennent directement de lui leur nourriture dont il fixe la quantité et peut même varier la nature, comme il règle la tempé- rature et les qualités de l’atmosphère ambiante, Les vers à soie sont done, dans la magnanerie, au milieu de con- ditions très comparables à celles du bétail à l'étable; et par conséquent, ils sont, comme lui, véritablement do- mestiquée.

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Aussi voit-on, au moins sur le Bombyæ mori, si anciennement possédé par l’homme, l'empreinte très pro-

est intitulée Mexrrousyès; mais le titre a pu être ajouté opu coup. (1) VIRGILE, Géorgiques, liv. IV. # (2) Voy. l’Introduction, p. 10. La culture du ver à soie en Chine

remonte authentiquement à plus de quarante-cinq siècles, selon |

M. P. Jurien. (Voy. les Compt. rend, de l dcad. des sc., te XXIV, p. 4071.) | (3) Voy. p. 38, note,

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fondément marquée de la domesticité. 11 existe de nom- breuses races de vers à soie très distinctes, et assuré- ment très modifiées.

L'espèce sauvage dont elles se rapprochent le plus, est le Bombyx religiosæ ; et l’on a pensé qu’elles pourraient en être issues (1). Mais ce bombyce est indien et vit sur le Ficus religiosa : la vraie souche de nos vers à soie reste vraisemblablement à découvrir en Chine.

y.

Les vertébrés qui ne forment, comme nombre d'espèces, qu’une fraction très faible de l’ensemble du règne, ont fourni à l’homme la très grande majorité de ses animaux domestiques. Sur quarante-sept, quarante sont des verté- brés, deux de la classe des poissons, dix-sept de celle des oiseaux, vingt et un de celle des mammifères.

Parmi les poissons, l’espèce la plus répandue et la plus connue est la carpe, dont la domestication remonte à une époque déjà éloignée de nous, mais qui reste indé-

(1) Conjecture émise par M. JENKINS, à la suite du mémoire d'HUGON, Remark on the Silk Worms of Assam, dans le Journal of the Asiatic Society of Bengal, 1837, t. VI, part. 1, p. 36; trad. dans les Annales sciences naturelles, Zoologie, série, t. XI, p. 178.

M. GUÉRIN-MÉNEVILLE (art. Bombyx de l'Encyclopédie moderne, nouv. édit., t. VI, 1847) résume bien ce qui a été écrit sur l’histoire ancienne du B. mori par plusieurs auteurs, et particulièrement par KEFERSTEIN, Ueber den Bombyx der Alten, dans le Magazin der Entomologie, 1818, t. I, p. 8; et par LATREILLE, Cours d’entomo- logie, Paris, 1831, in-8, p. 95.

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ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES. h9 terminée. La carpe est originaire, selon les uns, de l’Europe centrale (L), selon d’autres de la Perse (2), selon d’autres encore de l'Asie Mineure (3), M. de Tchihatcheff l'a récemment trouvée dans plusieurs lacs « en immense quantité » (4). De quelque lieu qu'elle soit venue, elle s’est peu à peu propagée par toute l’Europe, en dernier lieu dans le Nord. Outre l'Asie et l'Afrique, elle existe aussi aujourd’hui en Amérique : on l'y a transportée sur divers points, notamment à Cayenne (5) et à la Marti- nique (6). ile |

La carpe a été assez modifiée par la culture, pour qu’on distingue, dans nos eaux, plusieurs races, et surtout plu- Sieurs variétés fréquemment reproduites, dont quelques- unes sont très remarquables : telle est surtout la reine | des carpes, à grandes écailles, à peau ordinairement | |

dénudée par places.

(1) Cuvier, Règne animal, édit., t. I, p. 271.

(2) « Perse et contrées chaudes de l'Asie », dit M. VALENCIENNES, art, Carpe du Dictionnaire universel d'Histoire naturelle, tm, p. 189. L'auteur indique d'ailleurs cette origine plutôt qu'il ne l'admet, M. Valenciennes n'est pas plus affirmatif sur l’origine de la carpe, dans l'Histoire naturelle des poissons (voy. t. XVI, p. 52), Si ce n’est sur un seul point, le transport de la carpe en Angleterre.

L'introduction de ce poisson dans le nord de l'Europe continentale, notamment en Prusse et én Danemark, est aussi attestée par divers témoignages historiques.

(8) Auguste Dumériz, Lecons orales au Muséum:

(4) Asie Mineure, partie, Climatologie et zoologie. Paris, 1856, Sr. in-8, p. 800. | -

(5) VALENCIENNES, loc. cit. a

(6) Ruisser, Historique du jardin des plantes de Saint- Pierre- Martinique. l'ort-Royal, 1846, in-8, p. 122.

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50 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. I, CHAP. IX.

La carpe est donc encore une de ces espèces dont l'homme a considérablement étendu la distribution géo- graphique et modifié les caractères, et qu'il a pour ainsi dire marquées de son empreinte; qu'il a faites siennes, et réduites à un état de véritable domesticité.

Nous pouvons en dire autant d’un congénère de la carpe, le cyprin doré de la Chine, si commun à l'état domestique, mais qu’on ne connait pas encore avec cer- titude à l’état de nature. On le dit originaire du Tehe- kiang. Sa domestication remonte en Chine à une époque

| reculée, à en juger par le nombre el la diversité des races / que possèdent les Chinois, et qu’ils mélangent sans cesse

pour obtenir de nouvelles variétés. Les grands de lem- pire se plaisent à avoir dans leurs demeures un grand nombre de ces races et variétés, et l’empereur en possède la collection complète. Le cyprin doré a été introduit au xvie ou au xvir siècle dans l’Afrique australe et en Europe, et plus tard dans plusieurs autres régions. Les autres poissons, nourris dans les étangs et les viviers, ont bien moins subi l’empire de l’homme : ils n'ont pas été rendus véritablement domestiques, ils sont seulement retenus captifs. Celui de tous qui a été l’objet

des essais les plus suivis, le gourami, si heureusement importé de Chine à l’île Maurice, n’est lui-même qu’en voie de domestication. L'homme ne l’a pas encore sen- siblement modifié. Sard

Le nombre des ‘poissons véritablement domestiques se réduit done présentement à deux, l’un et l’autre du genre cyprin,

ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES. 5i

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Parmi les dix-sept oiseaux domestiques, ceux dont il est le plus facile de retrouver les ancêtres à l’état sauvagé Sont naturellement les espèces qui en sont le plus nou- vellement sorties. Commencer par celles-ci, sera done aborder le problème par les cas les plus simples.

Ces derniers venus sont au nombre de cinq : deux palmipèdes alimentaires et surtout d'ornement; et trois faisans, oiseaux par excellence d'ornement, en même temps que gibiers de luxe. Les deux palmipèdes sont F Anas cygnoides, de l'Asie orientale, et l À. canadensis, de l’ Amérique du Nord ; l’un et l’autre intermédiaires entre l'oie et le cygne. Nous savons mal l’histoire du premier, vulgairement connu, selon les pays, sous les noms d'oie de Chine, de Sibérie et surtout de Guinée ; son introduc- tion est récente, mais sans date certaine. Celle de l'oie à cravate ou du Canada a eu lieu en Angleterre, vers le milieu du xvr siècle, et c’est aussi dans le même pays, et à la même date, qu'ont été d’abord possédés et multipliés les trois faisans à collier, argenté et dore. La domestica- tion du faisan à collier paraît avoir commencé chez le duc de Northumberland, et celle de l’argenté dans les volières du célèbre fondateur du Masée britannique, Hans Sloane. } i

Ces cinq oiseaux ont sensiblement conservé les carac- tères du type sauvage ; il y a parmi eux des variétés indi- Viduelles, mais point de races très distinctes,

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592 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. M, CHAP. IX.

ed

IL n’en est déjà plus de même du serin des Canaries, du dindon de l'Amérique du Nord, et du canard mus- qué, dit de Barbarie, quoiqu'il soit originaire de l’ Amé- rique méridionale. Dans ces trois espèces existeni des

races domestiques, plus ou moins différentes des types primitifs. Si l'on voit encore dans nos basses - cours des dindons et surtout des canards musqués , parés de couleurs métalliques aussi éclatantes que dans l état sau- vage, on cn voit aussi à plumage complétement terne. l s’est produit, en outre, chez le dindon, des différences très marquées de taille. Le canari s est encore bien plus mo- difié : on distinguait, dans le xwm siècle, plusieurs races et jusqu'à vingt-neuf variétés de serins domestiques ; on pourrait de nos jours en compter davantage encore. Dans quelques-unes il s'est développé une huppe, et la taille a notablement augmenté ; dans plusieurs, le plumage est devenu jaune, et cette couleur est même aussi com- mune chez le canari que le blane chez les autres animaux domestiques; ce qui, du reste, ne saurait étonner, puisque le flavisme, ainsi que nous l'avons montré ailleurs, est l'albinisme des oiseaux verts (1).

A voir ces espèces si diversement modifiées, on pour- rait déjà prévoir qu’elles sont plus anciennement domes- tiques que les précédentes. Leur introduction date, en

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(1) Histoire générale et particulière des anomalies, t. 1, 1832, p. 317. L'intensité que prend souvent le jaune du serin est, à ce point de vue, très remarquable.

Le flavisme est aussi l'albinisme des végétaux, pour leurs parties vertes. (Voy. MOQUIN-FANDON, Éléments de tératoloyie végétale, Paris, in-8, 1841, p.45.)

ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES: 58

effet, du xvie siècle, sans excepter celle du dindon, qui même, malgré une croyance très accréditée (1), avait précédé les deux autres. Le «coc d'Inde » a été importé en Angleterre sous Henri VII et en France sous Louis XII; elil était déjà « commun es mesteiries » vers 1550, comme le dit expressément Belon (2). A la même époque, le canard d'Inde ou de Guinée, comme on appelait alors l’Anas moschata, commençait aussi à se répandre en France : on le sofa «par les marchez pour s’en servir » es festins et noces » (3).

Quant au serin, si abondant aux Canaries qu'on iy abat aisément vingt individus d’un coup de fusil, son intro- duction a suivre de très près l'établissement des Espa- &nols dans ces îles. Nous voyons, en effet, au xvit siècle, le commerce importer en grand nombre des canaris, comme aujourd’hui des bengalis et des sénégalis ; puis quelques individus, et bientôt un grand nombre, s’aceli- Maler ct se reproduire, et l’espèce se répandre partout. Après avoir orné, au xvi siècle, «les palais des grands,

(1) « Le premier dindon qui fut mangé en France parut au festin » des noces de Charles IX, en 1575», dit TEMMINCK, Histoire des gallinacés, Amsterdam, in-8, 1813, p. 378; d’après SONNINI, qui lui- Même empruntait à ANDERSON Ce adu fait, reproduit par une multitude d'auteurs.

Il ne suffit même pas à certains auteurs de reporter au delà du Milieu du xvi* siècle la domestication du dindon. Cet oiseau n'aurait été mené en Angleterre qu'en 1624, selon Link, loc. cit., t. 11, p. 316

(2) Histoire de la nature des oyseaux. Paris, in-fol., 1555, p. 248.

Je wai pas besoin d'ajouter que Belon se trompe lorsqu'il dit le dindon commun aussi « es mestairies romaines ». 11 le confond ici avec la pintade. 7

(3) Ibid., p. 174. s

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5A NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. II, CHAP. IX.

magnatum ædibus alitur », dit encore Gessner en 1595 (4), « oiselet du sucre» descend, au xvn°, jusque dans les plus humbles demeures.

Au nombre des oiseaux acquis par les modernes, de- vons-nous placer aussi le cygne? Non-seulement Aris- tote, mais Pline et les auteurs latins ne disent rien du eygne domestique (2), tandis qu'ils reviennent, à plusieurs reprises, sur le sauvage ; et Albert le Grand ne fait guère

encore, au xn? siècle, que répéter et commenter ce qu'avait dit Aristote (3). Dès la renaissance, au contraire, et sans qu'aucun auteur en parle comme d'une conquête nouvellement faite, le cygne domestique est mentionné comme habituellement « nourri es douves des chasteaux

(1) De avium natura. Francfort, in-fol., p. 240.

(2) Et il en est de même de DIODORE DE SICILE, dans le passage remarquable (Bibliothèque historique, liv. XI, xx1) il parle du lac artificiel d’Agrigente, de ses poissons et de ses cygnes: Les poissons y avaient été mis, mais non les cygnes, comme on l'a quelquefois entendu. Kézvov maifeus sis aürhv xaramraueve, (lit Diodore; C'est- a-dire, mot à mot, s’y étant abattu en volant. Il s'agit done mani- festement d’une troupe de cygnes sauvages.

Serait-on mieux fondé à considérer comme une preuve de lexis- tence du cygne domestique chez les anciens, la 74° fable d'Ésore, imitée par LA FONTAINE, liv. MI, xi? « Un homme riche, dit Ésope, » nourrissait ensemble une oie et un cygne, l’une pour sa chair, l’autre » pour son chant.» Ces derniers mots disent assez que le prétendu cygne domestique n'est qu'un des « héros de la troupe mensongère » d'Ésope. Autrement, l'antique fabuliste n’eût pas manqué de dire comme son immortel imitateur :

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Celui-là destiné pour les regards du maître, Celui-ci pour son goût.

(3) ALBERT LE GRAND, De animalibus, lib. VITI, tract. 11, cap. 8. Ailleurs, Albert parle de la possibilité d'apprivoiser ies cygnes quand on leur a coupé Faile.

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ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES. 55

» situez en l’eau » (1). La domestication du cygne daterait- elle du moyen âge? Dans tous les cas, il est peu vraisem- blable qu’elle ait été accomplie dans l’Europe occidentale, le Cygnus olor, souche du cygne domestique qui en conserve les caractères, se montre bien moins nommuhé- ment que le C. ferus (2).

Nous restons dans une semblable incertitude au sujet de la tourterelle à collier, espèce voisine, mais bien dis- tincte, de la tourterelle d'Europe. C’est celle-ci, Columba turtur, que les Romains nourrissaient en si grand nombre et avec tant de soin dans leurs maisons de campagne (3); et rien n'indique qu'ils aient possédé ni même connu la C. risoria qui est originaire des contrées orientales de l'Asie. Comment et quand nous en est-elle venue? Tout ce que nous pouvons en dire, c’est qu’elle est domestique en Europe depuis trois siècles au moins : que ses anciens noms, « colombe indienne, colombe turque, » semblent indiquer la voie qu'elle a suivie pour nous arriver; et qu’elle conserve sensiblement, dans la variété la plus com- mune, les caractères du type primitif, tel qu’on le trouve dans l'Asie orientale, et particulièrement en Chine (W.

(4) BELON, loc. cit; D: 26. |

(2) Aussi a-t-on pris d’abord le C. ferus pour la souche du cygne tuberculé.

(3) On l'engraissait comme la grive et tant d’autres, mais on ne la

_ faisait pas reproduire. COLUMELLE le dit expressément, De re rustica,

lib, VIII, cap. IX. « Educatio supervacua, dit l'auteur... In orni- thone nec parit nec excludit (ou excudit, selon d'autres leçons). »

(4) Elle est seulement devenue, en domesticité, in grande et un peu plus pâle.

La C. risoria a été souvent confondue avec d’autres espèces, ce qui a induit en erreur sur sa patrie.

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56 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. I, CHAP. IX,

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VI.

Les autres oiseaux domestiques le sont tous depuis une date beaucoup plus ancienne. Nous croyons pouvoir, dans l’état présent de la science, faire remonter à l'antiquité romaine la domestication du canard, à l'antiquité grecque celle de l’oie (quoiqu’on l'ait généralement attribuée aux Romains), de la pintade, du paon et du faisan ordinaire, et à la haute antiquité celle de la poule et du pigeon.

A l'égard du canard, nulle difficulté sérieuse. Nous connaissons aussi bien le canard sauvage que le canard domestique ; et parmi les nombreuses races et variétés qu'on a obtenues de celui-ci, il en est, et ce sont les plus communes, qui conservent encore, sauf une taille sensi- blement plus considérable, tous les caractères de l’ Anas boschas. La question d’origine est par zoologiquement résolue; mais, historiquement, il reste quelques incerti- tudes. Elles ne portent, toutefois, que sur la date de la domestication ; encore cette date peut-elle être déterminée approximativement. Chez les Romains, à l’époque de

\ Varron, il fallait encore couvrir de filets les enclos des-

tinés aux oiseaux d’eau, « ne possit anas evolare » (1). La domestication était done encore très incomplète, et par

(1) VARRON, De re rustica, lib. III, cap. XI. DUREAU DE LA MALLE a exactement cité ce passage dans son Econom., polit. des Rom., t. II, p. 199. Mais, ailleurs, sa mémoire l’a mal servi. Varron n’a pas dit: « Anas aut anser », comme le prétend Dureau, dans son mé- moire Sur l'influence de la domesticité (Séance publique des quatre

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ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES. 57

conséquent récente, à la fin de la république romaine, et

rien windique que cette domestication eût été même com-

mencée chez les Grecs. Il n’en est pas de même de celle de l’oie. Je n’insisterai pas ici sur une fable prétendue antique (4) qui nous

montre une ie (et non, comme dans la Fontaine, une

poule)

Pondant tous les jours un œuf d’or :

mais un passage trop peu remarqué d’Aristote sur les œufs de vent pondus par les jeunes poules et les jeunes oies vierges (2), et même, bien plusanciennement, deux vers d'Homère (3), attestent que les Grecs, quoi qu’on en ait dit, avaient devancé les Romains dans l'éducation de cet

oiseau. Quant à ceux-ci, ils l'ont possédé de très bonne |

Académies, in-4, 1830, p. 38); et comme d’autres lont répété.

« Clausæ pascuntur œnates » (et non : ænates et rad dit aussi COLUMELLE, loc. cit., lib. VITI, cap. xv.

(1) Recueil des Fables d’Ésore, publié à Amsterdam, in-4, 1744, fable intitulée : « Du paysan et de son oie.»

Mais dans le texte grec, il n’est nullement question de l’oie. Le titre est : Öv yppgvocréxes (dans les versions latines, Avis ou gallina auripara) ; et čows esttantôt, en un sens général, l'oiseau ; tantôt, en particulier, la poule, Cette fable est donc bien, comme a traduit la Fontaine, celle de la poule, et non de loite, aux œufs d'or.

D’après une note intéressante qu’a bien voulu me remettre M. BOUR- GUIN, ancien magistrat et homme de lettres distingaé, « C’est » Avianus, auteur de la basse latinité, qui a maladroitement substitué » une oie à la poule du recueil ésopique. » Plusieurs ont suivi Antans en croyant suivre Ésope.

(2) Hist. des anim.. liv. VI, 1.

(3) Odyss., liv. XV, vers 165 et 174.

M. A. Prcrer (loc. cit., p. 387) fait même remonter bien plus haut la domestication de l'oie : elle aurait été accomplie, suivant lui, en Asie, et

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58 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. 11, CHAP. IX.

heure; témoin, lors de la prise de Rome par les Gaulois, - « la vigilance des oies du Capitole, trahi par les chiens, » comme dit Pline (1). Nous avons une preuve d'un autre genre, et non d’une moindre valeur, dans lexis- tence à Rome, au temps des premiers Césars, d'oies de diverses variétés, notamment de diverses couleurs ; comme nous l’apprendrait au besoin ce vers d'Horace sur le foie d’oie qui était dès lors un des mets privilégiés des gastronomes :

Pinguibus et ficis pastum jecur anseris albi (2).

. L'oie blanche est en effet indiquée par Varron comme

\ la meilleure variété alimentaire. | Cen’est plus Aristote, mais un de ses disciples, Clytus, de Milet, et d’après lui, Athénée, qui signalent l'existence chez les Grecs de la pintade. Clytus nous apprend qu'on élevait de son temps la meleagris dans l’île de Léros, près - du temple de Minerve (3), et Athénée cite l’Étolie comme

dès l'origine de la civilisation. Mais les mots qu'il cite comme les noms sanscrits de l'oie domestique, sont-ils bien ceux de cet oiseau? Je ne vois, à l'appui de l'opinion de M. Pictet, aucune preuve, ni même aucun indice vraiment significatif.

4) Lib. X, XXVI.

2) Aspice quam tumeat magno jecur ansere MAJUS, dit aussi MARTIAL, Epigrammata, lib. XI, 58.

On savait donc déjà obtenir des foies gras. PLINE (lib. X, xxvii) a cru devoir transmettre à la postérité les noms des deux inventeurs de cet art : l’un d'eux était un personnage consulaire!

(3) Dans un passage conservé par ATHÉNÉE, Deipnosophistes, liv. XIV, xx. |

La pintade à caroncules rouges est bien décrite dans ce passage, et ja similitude des deux sexes déjà mentionnée.

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ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES, 59

la contrée on l’a possédée d’abord (1); Link suppose que la Grèce l'avait reçue de Cyrène ou de Carthage (2).

Mais ces premières éducations paraissent avoir eu peu de résultats, et ce sont surlout les Romains qui ont fait de la pintade un oiseau européen. Ils avaient même, et en abon- dance, deux espèces de pintades, la Numida ptilorhyn- chus, à caroncules bleues, que l'Europe n’a pas conservée,

mais que nous essayons aujourd’hui de lui rendre, et la N. meleagris, à caroncules rouges (3); la même qu'on

avait eue en Grèce, et qui est aujourd’hui si commune en Europe, soit qu'on l'y ait perpétuée depuis les Romains, soit, comme le croit Belon (4), qu'on l'y ait réintroduite, il y a quelques siècles, de la côte occidentale d'Afrique ; région elle existe en effet, sur plusieurs points, à l’état sauvage, et avec des caractères qu’on retrouve, bien conservés, chez un grand nombre d individus domes- tiques ( (5). |

(1) Loc. cit., liv: XIV, LXX.

(2) Loc. cit., p. 315. Voy. aussi Dena Spicil. zool., k IV, De 4;

(3) Ces deux espèces sont très bien distinguées par COLUMELLF, lib. VIII, cap. n. C’est tout à fait à tort que cet auteur à été accusé d’avoir pris les deux sexes d’une même espèce pour deux espèces. (Voy. BuFFON, Histoire naturelle des oiseaux, t.11, p. 164; et DUREAU DE LA MALLE, Économ. polit. des Romains, t. IX, p. 193.)

Notons en passant que la meleagris des Romains était l'espèce à caroncules bleues. « In meleagride cœrulea », dit COLUMELLE, lib. VII, u. L'espèce à caroncules rouges, à laquelle les zoologistes ont appliqué le nom de meleagris, était mr À par les Romains gallina africana ou numidica.

(4) Loc. cit., p. 246.

(5) Voy. HARTLAUB, System der Ornithologie Westafrica’s s. Brême, in-8, 1857, p. 199.

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60 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. 11, CHAP. TX.

L'origine asiatique du paon et du faisan est aussi incon- testable que l’origine africaine de la pintade ; nous devons certainement aux Grecs d’avoir fait de ces deux beaux

"oiseaux des espèces européennes. C’est l'expédition

d'Alexandre qui a enrichi la Grèce du paon, comme Fat- testent plusieurs documents historiques (1); et c’est celle

des Argonautes qui lui a donné « l'oiseau du Phase »,

d’après une tradition généralement acceptée par les an- ciens (2). L'Histoire naturelle confirme pleinement ces origines ; car les contrées d’où l'histoire et la tradition font venir le paon et le faisan, sont précisément celles on les rencontre aujourd'hui : le paon est de l'Inde, le faisan se trouve dans l’Asie Mineure. Et ici nulle incer- titude : s’il y a des paons blares, des faisans blancs et d’autres gris, les couleurs les plus communes dans ces deux espèces sont précisément celles qui les parent dans leur état primitif. La filiation se prouverait done au besoin par la ressemblance.

(1) Le paon était certainement domestique du temps d’ARISTOTE. On l’a nié; mais l'Histoire des animaux renferme un passage décisif. Voyez liv. VI, 1x : «Les personnes qui élèvent des paons, dit l’auteur, font couver leurs œufs par des poules.» (Trad. de Cames, t. I, p.345.) Dans la phrase suivante, Aristote oppose au paon les oiseaux sauvages (&ypiov evil).

On avait vu quelques paons en Grèce avant Alexandre. A l’époque de Périclès, on en montrait un à Athènes pour de l'argent.

Le paon était domestique à Samos, avant de l'être dans la Grèce proprement dite. (ATHÉNÉE, liv. XIV, LXX.)

(2) Et notamment par Marriar, dans le distique suivant (Æpi- gramm., lib. XI, 72):

Argiva primum sum transportata carina, Ante mihi notum nil. nisi Phasis, erat.

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ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES. | 61

L'Asie est de même la patrie originaire de la poule, et de plus, le lieu de sa première domestication. De ces deux faits le premier est également attesté par l'Histoire natu- _relle et par l’histoire. C’est dans l'Asie, soit continentale, soit insulaire, que sont répandues toutes les espèces du genre Gallus, et particulièrement le G. Bankiva dont les caractères concordent parfaitement avec ceux de plusieurs de nos races domestiques. On voit encore communément dans nos basses-cours des coqs exactement colorés comme le Bankiva. Temminck, qui a le premier décrit le coq Bankiva et signalé son étroite parenté avec nos races domestiques (4), le disait originaire de Java, et d’autres lont dit des Philippines. Mais nous: pouvons affirmer que ce coq se trouve sur le continent de l'Inde; et par disparait presque complétement la dernière des difficultés qwavait rencontrées la détermination de lorie gine . du coq (2). C’est en effet du continent de l'Asie, de la Perse,

(1) Loc. cit., t.1, p. 87. Temminck admet, du reste, d’autres

« Souches ou espèces premières ». (Voy. p. 69.)

Avant Temminck, on prenait pour le coq primitif, d’après Son- NERAT (Voyage aux Indes orientales, in-8, 1789, t. III, p. 139), une espèce rapportée de l'Inde par ce voyageur, et qui porte aujourd’hui son nom. Mais le Gallus Sonneratii s'éloigne de nos EJ par la plupart de ses caractères spécifiques. i

Une troisième opinion a été récemment émise par M. PUCHERAN, Monographie des espèces du genre Cerf, dans les Ar chives du Muséum d'Histoire naturelle, 1858, t. VI, p. 400. Selon ce savant zoologiste, la véritable souche serait le G. Lafayettii, de Ceylan. Mais on ne retrouve pas dans nos races domestiques les caractèr es qui disting uent celui-ci (la coloration du dessous du corps et des rémiges secondaires).

(2) Pour expliquer comment le coq avait pu venir des îles de la Sonde, Link supposait (loc. cit., t. I, p.312) d'anciennes «relations

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62 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. H, CHAP. IX.

qu'il est venu, un peu après l’époque d'Homère (4), dans la Grèce, qui l’a, plusieurs siècles après, donné à l'Italie. Persicus gallus, persicus dxéxrop, disent à plusieurs re- prises les auteurs anciens (2), sans nous apprendre tou- tefois si le coq est venu en Europe encore à l'état sauvage, ou déjà domestique. Mais le doute nous laissent les livres grecs et latins est levé par un monument d'une bien plus haute antiquité, par le Zend-avesta. Ormuzd, selon les croyances des Duisen avait lui-même donné aux hommes le coq et la poule (3), et la religion mazdéenne prescrivait à tout fidèle de nourrir dans sa demeure un bœuf, un chien et un coq, « représentant du salut ma- tinal » (4). Le coq est donc, depuis une longue suite de siècles, domestique dans l'Asie en deçà de l'Indus. Y

» de commerce entre ces contrées méridionales et celles du nord ». Nous n'avons plus besoin de recourir à ces conjectures toutes gra- tuites.

Le seul point qui reste à éclaircir est celui-ci : Le coq Bankiva existe-t-il sauvage jusqu'en Perse? Ou avait-il été importé de PInde en Perse? J

(1) Link, ibid., p. 310. Le coq est mentionné dans la Batracho-

` myomachie, vers 191; mais il est reconnu que ce poëme est d’une

époque postérieure à Homère.

(2) Voyez particulièrement ATHÉNÉE, lb. XIV, cap. LXX, d’après CRATINUS.

(3) Zend-avesia, traduction d'’'ANQUETIL-DUPERROX, t. Í, part., p. 406. Tl s'agit ici du coq céleste; mais il est question, dans le mème passage, des soins à donner au Coq.

(h) J.-ReyNauD. Voyez sur ce point, et sur le cog céleste des Mazdéens, le savant article Zoroastre de l'Encyclop. nouv., 1841, t. VIIL, p. 807. '

Sur la très ancienne existence du coq domestique ën Asie, voyez aussi A. Pictet, loc. cit., p. 895.

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ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES. 63 | était-il venu, plus anciennement encore, de la région nous le connaissons aujourd'hui à l'état sauvage (4)? Autant nos coqs domestiques ressemblent souvent au Gallus Bankiva, autant il est commun de trouver dans nos colombiers des pigeons presque identiques avec la Columba livia ; nous avons même vu des individus re- produire si fidèlement les caractères du type sauvage, qu'il était presque impossible de les en distinguer. Nous s pouvons donc affirmer la parenté de nos bisets domes- | tiques avec la C. livia. Malheureusement, après ce pre- mier résultat qui est loin de nous suffire, nous sommes contraints d'entrer dans le champ des conjectures. Le biset sauvage est-il la souche unique ou une des souches multiples de nos nombreuses races et de nos innombra- bles variétés soit de colombier, soit de volière ? Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu’on retrouve parfois jusque dans les races les plus modifiées une partie des caractères du biset sauvage, et jamais ceux d’une autre espèce. Loin que la diversité d’origine puisse être prouvée, il y`a done B une présomption en faveur de la communauté, sans qu’il À | soit cependant permis de l'affirmer. $ i Nous ne sommes pas plus fixés sur le lieu ou les lieux E de la première domestication du pigeon. Oiseau de grand 6, Vol, et essentiellement voyageur, le pigeon se rencontre à l’état libre dans trois parties du monde, en Europe, dans le nord de l'Afrique, dans une très grande partie de

(1) On ignore également à quelle époque la poule est venue d'Asie en Égypte, on l’a possédée fort anciennement, et les procédés de l'incubation artificielle étaient en usage dès le temps d'Aristote. | l (Voy. Hist. des anim., liv. VI, 11.) | À

64 NOTIONS VONDAMENTALES, LIV. H, CHAP. IX.

l'Asie. Même en supposant la question de l’origine zoo-

logique exactement déterminée, la question de l’origine géographique resterait donc encore très incertaine, à moins que l’histoire ne l’eüt résolue. Or, non-seulement - elle ne la pas fait, mais il est peu de points sur lesquels elle nous donne aussi peu de lumières (4). En des temps reculés, nous voyons déjà le pigeon domestique dans les trois mêmes parties du monde il vit sauvage ; et l’Eu- rope est la seule pour laquelle sa domestication ne se perde pas dans la nuit des temps. Le pigeon n’a été géné- ralement répandu chez les Grecs, peut-être même n’en a-t-il été connu (2), qu'après l’époque d’Homère ; et c’est au siècle avant notre ère qu'ils virent pour la pre-

(1) L'ouvrage de M. A. Picrer sur les Aryas, publié depuis que ceci est écrit, ne nous a pas lui-même apporté sur ce point de lumières nouvelles. Sur les anciens noms du pigeon (voy. p. 399 et suiv.).

(2) Cette dernière opinion est celle de Ling , loc. cit., p. 316, et de DUREAU DE LA MALLE, qui copie Link, loc. cit., p. 185.

Mais M. BOURGUIN, dans la note manuscrite déjà citée, oppose à cette opinion un passage d'HOMÈRE (Iliade, liv. IN, vers 502 et 582), le poëte donne à deux villes, Thisbé, en Béotie, et Messé, en La- conie, l'épithète de routoncsov, mot qu’on a rendu par columbis abun- dans. Des pigeons, nombreux dans des villes, ne sont-ce pas, se demande M. Bourguin, des pigeons domestiques ?

Le pigeon aurait donc été déjà domestiqué, mais assez rarement « pour que la circonstance de lélever en grand nombre servit à dis- » tinguer certaines localités. » ;

Le pigeon a d’abord été élevé par les Grecs dans les temples (comme . les pintades, voy. page 58, et comme d’autres oiseaux rares). C’est de qu'il est passé dans les colombiers, en grec meotorepeüves; mot qui prouverait au besoin que #cp:67:0% était le nom grec du pigeon, au moins son nom le plus usité, et non toov, dont néanmoins Homère a pu se servir dans ses vers. Nos poëtes aussi ne disent-ils pas sou- vent colombe pour pigeon ?

ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES. 65

mière fois des individus à plumage blanc, très vraisem- blablement venus de Perse (4). Avait-on aussi introduit le pigeon d'Asie en Égypte (2)? Ily a lieu, non de l'affirmer, car l’histoire est muette sur ce point, mais de le présumer, d’après l'ensemble des résultats auxquels conduit l'étude des races. Quel animal africain voyons- nous, dans la haute antiquité, passer d'Égypte en Asie? Un seul peut-être, le chat. Nous avons, au contraire, plu- sieurs exempies d'animaux domestiques donnés par l'Asie à l'Égypte : tels sont le coq, parmi les oiseaux; et parmi les mammifères, le cheval, le dromadaire, et d’autres encore, comme nous allons le voir : traces significatives, bien qu'à demi effacées par le temps, d’un antique cou- rant, non de l’Afrique vers l’Asie, mais de l'Asie vers l'Afrique.

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On vient de voir qu’il n’est aucun de nos dix-sept oiseaux -

domestiques dont l’origine zoologique ne puisse être exactement déterminée, et qu'il en est deux seulement, le Cygne et le pigeon, dont l’origine géographique reste in- certaine; encore, ici même, ne sommes-nous pas en plein inconnu.

(1) D'après un passage de CHARON, de Lampsaque, conservé par ATHÉNÉE, loc. cit., liv. IX, Chap. LI. í g

Les Romains paraissent avoir possédé de bonne heure le pigeon. Ils lont quelquefois employé comme messager. (Voy. PLINE, liv. X, Lim.)

(2) Du temps d’Arisrore, loc. cit., liv. VI, 1v, le pigeon était devenu extrêmement commun en Égypte. On en obtenait douze pontes Par an.

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66 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. I, CHAP. IX.

Nous allons être moins heureux à l'égard des mammi- fères domestiques : les difficultés seront souvent ici plus graves, ct en même temps les éléments de solution moins nombreux : par suite, les déterminations demeureront plus incertaines,et surtout moins complètes. Nous recon- naîtrons bientôt que cette différence dépend surtout de la moindre fixité des caractères extérieurs des mammifères, et particulièrement de leurs couleurs; mais, à côté de cette raison zoologique, il en est une autre historique qu’on n’a pas moins laissée dans l'oubli, quelque facile qu’il fût de la signaler. Les modernes, qui ont doublé le nombre des oiseaux domestiques possédés par les an- ciens, n’ont pas domestiqué un seul mammifère. L'unique

espèce que l’Europe ait acquise depuis l'antiquité est le cochon d'Inde, et les Espagnols, qui l'ont donné au reste de l’Europe, n'avaient fait que l'introduire d’un pays il était déjà domestique.

Pour les mammifères, il s’agit donc toujours de faits anciens, et souvent d’une date très reculée ou même complétement perdue dans la nuit des temps.

Une autre différence est celle-ci. Les dix-sept oiseaux qui ont été réduits à létat domestique existent tous en Europe : les uns sont, comme animaux utiles, dans nos fermes et nos basses-cours ; les autres ornent nos volières ou nagent sur nos bassins de luxe. Au contraire, des vingt etun mammifères soumis par l’homme, une moitié seu- lement vit parmi nous. Six ne sont même pas sortis ou se sont peu écartés de leur patrie originaire ; trois se sont répandus en Asie et en Afrique; un est venu de plus dans l'Europe orientale et centrale, Les onze autres non-seule-

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ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES. 67

ment existent chez nous, mais sont très répandus à la surface du globe, et peuvent être dits cosmopolites.

Ceux-ci sont pour nous d’un beaucoup plus grand in- térêt, non-seulement pratique, mais aussi théorique, en raison de l'étendue de leur distribution géographique et de la multitude de leurs races ; et c’est à leur étude que nous devons nous attacher de préférence; non cependant Sans la compléter par quelques remarques sommaires sur les autres espèces.

Les mammifères qui ne sont encore domestiques qu’au voisinage de leurs lieux d’origine, et vraisemblablement depuis une époque peu reculée, sont l'yak du Tibet et de la Tartarie ; le gayal et Parni de l'Inde; le renne des régions circumpolaires des deux continents; le lama, des

Cordillères ; tous cinq connus à l'état sauvage comme.

à l’état domestique (1); et un sixième, l’alpaca, à l'égard duquel existent, au contraire, de graves difficultés, et par Suite, des opinions très divergentes. On donne pour souche à l’alpaca, tantôt très conjecturalement, une espèce encore inconnue, et dont rien n'indique l'existence; tantôt, et le plus souvent, le guanaco , très généralement regardé comme la souche du lama sauvage; tantôt, enfin, la vi- Sogne. Dans la seconde de ces suppositions, l’alpaca ne Serait qu'un lama plus modifié que les autres races; dans la troisième, nous aurions en lui la vigogne domestique.

pe (1) Mais très imparfaitement en ce qui concerne le gayal et larni.

Il en était presque de même de l'yak, avant que M. de Montigny wamenâåt en France, en 1854, un troupeau qui s’y est déjà heureuse-

ment multiplié. De trois individus de ce troupeau, donnés au Muséum

en 1854, il en est déjà treize à la Ménagerie.

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68 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. I, CHAP. IX.

Cette dernière opinion, qui a été celle d’un grand nombre d'auteurs, et particulièrement de Buffon et de Cuvier, n'avait été abandonnée par eux que d’après des rensei- gnements erronés (1); elle est redevenue aujourd’hui la plus vraisemblable de toutes (2).

Les quatre autres mammifères domestiques non cos- mopolites sont les chameaux à une et à deux bosses, le zébu ou bœuf à bosse, ordinairement confondu avec le bœuf ordinaire (3), et le buffle. Tous quatre sont pri-

(4) D'après ceux qu'avait reçus Burron, et qu’il a publiés, Supplé- ments, t. VI(1782), p. 244, l’alpaca serait « absolument sauvage ». On peut juger par de la valeur de ces renseignements.

Quant à CUVIER, Règne anim., édit., t.I, p. 258, il avait été induit en erreur par son frère Fréd. Cuvier, qui avait décrit comme un alpaca (dans l'Histoire naturelle des mammifères, in-fol., livr. de 4821) un animal qui est tout au plus un métis d’alpaca.

Pour la première opinion de Burron, voy. Hist. nat., t. XIII (1765), p. 16. Et pour celle de Cuvier, Ménagerie du Muséum d’'Hist. nat., Paris, in-fol., 1801-1804, et in-12, 4804, article sur le lama (voy. dans l'édit. in-19, t. I, p. 174).

(2) La vigogne est très facile à apprivoiser. Les Indiens l’élèvent très fréquemment et la font reproduire.

Plusieurs des caractères de l’alpaca, notamment la forme très carac- téristique de sa tête, le rapprochent beaucoup de la vigogne, et il produit très facilement avec elle. ý

(5) Partageant encore l'opinion commune, j'avais, dans l’Introduc- tion de cet ouvrage, rapporté, sans distinction, au Bos taurus, les passages des livres anciens il est question du bœuf.

Mais il s’est présenté depuis, à l’égard de ces passages, une diffi- culté très grave; car il faut aujourd’hui reconnaître que le zébu a des caractères propres et constants, au milieu de toutes les variations pro- duites par la domesticité: résultat que mon fils Albert GEOFFROY Samnt-HiLairE vient de constater par Tétude comparative d’un très grand nombre d'individus existant aujourd’hui sur divers points de la

ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES. 69

mitivement asiatiques. Cette origine n’est contestée, ni pour le buffle qu'Aristote savait exister sauvage en Arachosie (1), c’est-à-dire dans le Caboul, et que les Voyageurs ont à diverses époques retrouvé dans l'Inde; i ni pour le chameau à une bosse qu'Aristote et Pline placent déjà en Bactriane, c’est-à-dire dans le Turkestan il existe encore, ainsi que dans le Tibet; ni même pour le zébu, dont le type primitif reste encore indéter- miné, mais que les traditions historiques, d'accord avec les analogies zoologiques, désignent comme primitivement indien.

La patrie originaire de l’autre chameau, du droma- . daire, est certainement plus méridionale et plus occiden- è tale; mais rien n'autorise à la reporter jusqu’en Afrique, comme l’a fait récemment, dans ses cours, un de mes savants confrères, en opposant à mes expériences d’aceli-

Matation une objection tirée de la prétendue impossibilité de faire réussir le dromadaire en dehors de sa patrie africaine (2). Le dromadaire est du sud-ouest de l'Asie, particulièrement de l'Arabie (3), on ne le connaît plus,

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France, en Angleterre, en Hollande, en Belgique et en Italie. Outre la | bosse, le zébu se distingue toujours par le grand développement du fanon, des formes généralement plus légères, et une voix différente. I y a aussi quelques différences cràniennes. On doit donc en revenir à l’opinion de Linné, qui avait séparé le zébu du Bos taurus, was le nom de Bos indicus. ir

(4) Voy. la Sect. xm, nous aurons à revenir sur le poo à loc casion du bœuf.

(2) Objection à laquelle j'ai répondu, Anim. uiil., p. 447 et 169. L (3) Tout au plus aurait-il existé primitivement en Afrique, dans quelques parties voisines de la mer Rouge ; et encore n’a-t-6n aucune $

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70 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV, II, CHAP. IX.

il est vrai, dans l’état de nature, mais son ancienne existence est prouvée par des témoignages irrécusables. Le dromadaire est appelé par Aristote zxéunhoc tæv Agabiuv, Comme son congénère xéunhos Baxtpravà (1); et Pline en parle de même comme d'animaux existant de son temps, l’un en Arabie, l’autre en Bactriane (2).

Le buffle, le bœuf, les deux chameaux, sont depuis très longtemps possédés par l’homme. Le buffle a été sans nul doute asservi dès l'antiquité (8) ; car des documents authentiques nous le montrent introduit, au vre siècle de notre ère, sur les bords du Danube et jusqu’en Italie (4) : il avait donc traversé dès lors la plus grande partie de l’ancien continent.

La domestication du zébu et celle des deux chameaux est bien plus ancienne, et il serait impossible de leur assigner

preuve de cette origine, comme l’a fait voir DESMOULINS, Sur la patrie du chameau à une bosse, dans les Mémoires du Mus. d’ Hist. nat., t. X, p. 221, et dans l’article Chameau du Dictionnaire classique Hist. nat., t. II (1823), p. 453.

Malgré toute son érudition, E. QUATREMÈRE, qui croyait le droma- daire africain, n’a pu parvenir à trouver un seul argument de quel- que valeur à l'appui de son opinion. Cons. son Mémoire sur Ophir, dans les Mémoires de l’Académie des inscriptions, t. XV, 1845; voyez p. 394.

(1) Loc. cit., liv. IE, 1.

(2) « Camelos inter armenta pascit Oriens, quorum duo genera, » Bactriæ et Arabiæ.» (Lib. VIII, xx vi.)

(8) Mais non très anciennement. Aristote n’a connu le buffle qu’à l’état sauvage. ;

(4) Voy. RouLIN, art. Buffle du Dict. class. d’ Hist. nat., t. Ii, p. 764.

Voy. aussi DAVELOUIS, Étude sur le Buffle, dans le Bulletin de la Soc. impér. d’acclim., 1857, t. IV, p. 470.

ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES: 71

même approximativement une date : elles se perdent com- plétement dans la nuit des temps. Aussi ces trois mammi- E fères se trouvent-ils aujourd’hui répandus sur une très grande partie de la surface du globe. Le chameau à une bosse s'étend sur plus de la moitié de l'Asie, remontant au nord jusqu'au lac Baïkal; le dromadaire s’est avancé, en Afrique, jusqu’au Sénégal, et le zébu couvre, de ses races très nombreuses el très diverses, presque toutes les con- trées chaudes de l'ancien continent.

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IX.

=- Les dix mammifères que nous venons de mentionner sont tous des herbivores, du groupe des ruminants. Parmi les onze que nous possédons, se trouvent encore Six herbivores, dont trois ruminants. Les cinq autres sont des carnassiers et des rongeurs. Sur ces mêmes animaux, huit, le chien, le chat et les . six herbivores, sont domestiques de temps immémorial ; deux autres ont été asservis dans Pantiquité, ce sont le furet et le lapin. Le onzième, qui est le cochon d’Inde, a été domestiqué en Amérique à une époque qui reste indéterminée ; son introduction en Europe date du com- . mencement du xvi° siècle. Poo Comme pour nos oiseaux domesliques, nous commen- | cerons ici par le dernier venu. C’est Garcilasso de la Vega qui nous apprend l'existence du cochon d'Inde

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72 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. Il, CHAP. IX.

domestique chez les Péruviens (1); et n’eussions-nous pas ce témoignage, ce que nous savons de son état au xvi? siècle atteste suffisamment que si le cochon d'Inde étaitalors nouvellement introduit, il n’était pas récemment domestiqué. Peu d’années après l'expédition de Pizarre, on le voyait déjà tel qu’il est aujourd’hui, c'est-à-dire à

| pelage bigarré de blanc, de noir et de roux, et variable

d'un individu à l’autre : preuves non équivoques d’une domesticité déjà ancienne. On ne peut non plus douter que le cochon d'Inde ne soit issu d’une espèce du genre cobaye; mais est-ce bien de l’apéréa, comme on l’a admis d'après Azara (2)? I] était naturel de le croire, tant qu’on ne connaissait pas d'autre cobaye sauvage, par consé- quent d'autre souche dont on pùt faire sortir nos races domestiques. Mais, depuis trente ans, plusieurs natura- listes et nous-même avons décrit de nouvelles espèces de cobaye, très voisines aussi du cochon d'Inde, et l’on en découvrira sans doute encore d’autres. Pour que l'on püt opter avec certitude entre toutes ces espèces, il faudrait que le cochon d'Inde reproduisit parfois les caractères de son type primitif, ce qui n’a jamais lieu, surtout pour

(1) Histoire des Ynkas, trad. par BAUDOUIN, Amsterdam, in-192, 1775, t. U, p. 526. Garcilasso parle des cochons d'Inde comme de « petits lapins champêtres et domestiques », appelés coy, et très diffé- rents « de ceux d'Espagne ». Coy ou cuy est précisément le cri du cochon d'Inde : il s’agit donc bien ici de ce rongeur.

(2) Voyages dans l Amérique méridionale, publiés par WALCKENAER. Paris, in-8, 4849, t. I, p. 345.

Plusieurs auteurs ont eu le bon esprit de n’admettre qu'avec doute la détermination d’Azara. Voy. particulièrement Cuvrer, Règne anim., WEE S GARES ZCS 220

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ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES. 78

les couleurs; ou, au moins, qu'on connût plus exacte- ment les limites de la patrie de chaque espèce, et en par- ticulier celle de l’apéréa ; rongeur qu’on sait être très commun au Brésil, mais dont l'existence au Pérou reste très douteuse, pour ne pas dire plus. L’apéréa peut donc n'être, ou mieux, n'est vraisemblablement qu'un des congénères, et non l'ancêtre de nos cochons d'Inde.

La question d’origine n’est pas non plus sans difficultés pour le furet. Génériquement, ce carnassier est un puto- rius; mais qu'est-il spécifiquement ? Faut-il voir en lui le putois ordinaire, à l’état domestique ? La plupart des au-

teurs, et à leur tête Linné, Buffon et Daubenton, ont nié

cette origine. Nous sommes, au contraire, très porté à l’admettre. Les différences anatomiques qu’on croyait avoir constatées entre le furet et le putois se sont éva- nouies devant un nouvel examen (1) ; et il est des furets qui « ressemblent très parfaitement » (2) au putois, jusque par leurs couleurs. Mais l’histoire, au lieu de venir ici en aide à l'Histoire naturelle, complique la question d’une difficulté qui, heureusement, n’est pas pour toujours inso-

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lüble. Strabon et Pline (3) nous parlent d’un petit quadru-

(1) DAUBENTON, Hist. nat. de Burrow, t. VII (1758), p. 248 et 224, avait signalé, outre quelques différences sans importance, l'existence d’une paire de côtes de plus chez le furet (15 au lieu de 44). Mais les Squelettes du Muséum n’ont que 14 paires de côtes. Ce fait a déjà été remarqué par BLAINVILLE, selon lequel on trouve chez le furet « absolument le même nombre d'os, et dans les mêmes proportions » et avec la même forme » que chez le putois. (Voy. Ostéographie, Mustélas, p.13.

(2) DAUBENTON, ibid., p. 215. Voy. aussi BUFFON, p. 209.

(5) STRABON, Géographie, liv, HE. PLINE , doc. cit., liy: VIIE, LXXX

7h NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. 11, CHAP. IX.

pède que le premier appelle yañ, etle second viverra, et dans lequel tous les auteurs ont, non sans fondement, re- connu le furet. Les Romains employaient la viverra à la chasse du lapin, exactement comme nous le faisons du furet. « On l'introduit, dit Pline (4), dans les terriers qui » ont plusieurs ouvertures ; elle déloge les lapins qu'on » saisit à leur sortie. » Jusqu'ici nulle difficulté; mais Strabon, qni fait le même récit, y ajoute l'indication de la patrie de la yaxñ : 4 Aufôn géoer (2), dit-il expressément. La yañ était done du nord de l'Afrique : région le putois n’est pas connu. L'y découvrira-t-on ? Ou Strabon n'au- rait-il pas ici confondu le furet avec une espèce africaine, comme l’a fait, dix-huit siècles plus tard, Buffon lui-même en prenant le nimse pour le furet sauvage (3)?

. Strabon et Pline parlent, comme on vient de le voir, du lapin en même temps que du furet. L'exact Polybe et - Élien (4) mentionnent aussi le lapin, qui au contraire est

(4) Traduction de GUEROULT, t. 1, p. AA.

(2) Tećosı, selon une autre leçon; ce qui reviendrait au même.

Taxi ypa; dit STRABON; car le mot yar avait chez les Grecs une valeur générique. On nourrissait souvent dans les maisons une des espèces comprises sous ce nom; espèce qui serait la fouine, selon DUREAU DE LA MALLE, Recherches sur l’histoire ancienne des animaux domestiques, dans les Ann. des sc. nat., 4829, t. XVII, p. 178. —Surle sens du mot yar, voyez aussi un remarquable mémoire de M. BAZIN, inséré dans les Actes de la Société linnéenne de Bordeaux, 1843, t. XII, p.97.

(3) Loc. cit., p. 240. Burron avait été induit en erreur par SHAW, Voyages en Barbarie, trad. franç., la Haye, in-4, 47483, t. 1, p. 323. Lenimse, nims ou nems, est une mangouste, comme Fa su plus tard Buffon, qui l’a figuré Supplém., t. IH, p. 174.

(4) POLYBE, Histoires, liy. XIL ÉLIEN, Histoire des animaux,

ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES. 75

passé sous silence par Aristote (1). De ces témoignages et de ce silence, il résulte que le lapin n'existait originai- rement ni en Grèce, ni en Italie, contrées il était encore très peu connu vers le commencement du second siècle avant notre ère ; mais qu’il habitait l'Espagne et la Corse (2). C’est en Espagne qu’il paraît avoir été d’abord domestiqué ; et c’est de qu’il s’est bientôt répandu sur une grande partie de l’Europe, il a peu tardé à multiplier aussi à l’état sauvage.

On sait que le lapin a été appelé par les anciens cuni- culus, xávxoç, xivweos. Ces noms, d’après Pline etÉlien, ne sont que les formes latine et grecques d’un mot ibère; ils témoignent donc aussi del origine espagnole du lapin (3).

Liv. XMI, xv. Élien dit le lapin noir; il l’a done vraisemblablement

décrit d’après des individus domestiques.

(1) Camus, loc. cit., t. IT, p. 277, a le premier démontré (contrai- rement à l'opinion de Burron, Hist. nat., t. VI, p. 310) qu’Aristote n’a pas connu le lapin. A l’appui de la non-existence du lapin en Grèce, voyez POLYBE qui, dans le curieux passage plus haut indiqué, parle du lapin comme d’un animal encore à peu près inconnu de son temps. Polybe s'attache à le distinguer du lièvre, avec lequel, dit-il, on le confond de loin; mais « en le prenant à la main, on recon- » naît aussitôt qu’il est d’une autre espèce. »

(2) Au premier siècle avant notre ère, le lapin sauvage existait `

aussi dans le midi de la France; il y était même extrêmement com- mun.. Strabon nous dit que ce «pernicieux animal » étendait ses ravages depuis l'Espagne jusqu’à Marseille. C’est pour réprimer cette excessive multiplication qu’on avait introduit le furet.

Il paraît que le lapin était encore plus commun aux, îles Baléares. Pline nous en montre les habitants réduits à implorer l'envoi de troupes. contre les lapins: Auwilium militare a divo Augusto pe- titum !

(3) Nous devons dire que CUVIER, après avoir admis cette origine,

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76 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. I, CHAP. IX.

X.

Parmi les huit mammifères possédés par l’homme de temps immémorial, il en est deux dont on peut encore déterminer, sans trop de difficulté, l’origine zoologique et géographique : tels sont le cheval et l'âne.

Dès la plus haute antiquité, nous voyons le pre- mier au pouvoir des cinq grands peuples de lOrient : les Chinois, les Indiens, les Perses, en ont souvent parlé dans leurs anciens livres, et il est très fréquemment figuré sur les monuments de l’Assyrie et de l'Egypte.

En Asie, en particulier, la domestication du cheval semble se perdre dans la plus profonde nuit des temps. Ainsi que nous l’avons dit ailleurs d’après le Rig-F'éda et le Chou-king (1), les Indiens, aussi loin que peuvent remonter l’histoire et les traditions, avaient déjà des che- vaux très variés de couleur; et les Chinois chez lesquels le cheval avait été introduit (2), employaient deux mille Règne anim., 4°° édit., t. I, p. 214, l’a révoquée en doute, Ibid., éd., t 1, p. 217, et dans une note du Pline de M. AJASSON DE GRAND- SAGNE, Paris, in-8, t. I, p. 559.

Dans cette note, Cuvier explique le motif de son doute : il croit reconnaître le lapin dans un animal mentionné par XÉKOPHON, Cyné- gétiques, chap. V. Mais rien n’autorise à penser que ce passage $'ap- plique à notre espèce. C’est par erreur que Cuvier dit le lapin «très bien décrit » dans ce passage.

(1) Tome 1, Introduction historique, p. 40 et 42.

(2) Nous lisons en effet dans le Chou-king : « Le Ta@ï-pao (grand » personnage) dit : Un chien, un cheval sont des animaux étrangers à » notre pays. 11 n’en faut pas nourrir. » (Trad. du P. GAUBIL, in-4, 1770, p. 175.)

ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES. 74

ans avant notre ère dans les travaux de la guerre comme dans ceux de la paix. La domestication du cheval remonte de même très haut chez les Perses : l'antique Zend- Avesta, et en particulier le Vendidad, ne nous laisse pas plus de doute pour les peuples en deçà de l'Indus que les V édas pour les Indiens.

L'âne passe généralement pour moins anciennement domestiqué que le cheval, et nous n’avons aucune objec- tion à élever contre cette opinion que nous regardons

comme vraisemblable, mais rien de plus. Ce qui est cer-

tain, c’est que nous trouvons l’âne soumis aussi à l’homme depuis la haute antiquité; mais non plus aussi généra- lement que le cheval, et surtout moins loin en Orient.

C'est particulièrement dans le sud-ouest de l'Asie et

en Égypte que l'âne est de bonne heure domestique. Peut- être même l’est-il ici avant le cheval. Si les monuments égyptiens qui portent également les figures de l’un et de l’autre ne nous apprennent rien à cet égard, la Bible est très explicite en faveur de l’antériorité de l’âne, comme déjà nous l'avons fait remarquer (4): à partir du voyage d'Abraham en Égypte (2), l’âne figure presque à chaque page dans les récits de la Genèse ; il y est question du cheval qu’à l’époque de Joseph (3).

(1) Introd. histor., p. 4 et 5.

(2) La Genèse, XII, 16, cite l'âne comme un des animaux donnés à Abraham en Égypte.

(3) Nous nous félicitons d’avoir reçu le livre de M. A. PICTET sur les Aryas (voy. p. 43, note), assez tôt pour pouvoir citer, à l'appui de ce qui précède, quelques-uns des résultats de ses savantes recher- ches philologiques. M. Pictet n’a trouvé ni dans le sanscrit, ni dans le zend, et il pense qu'il wexistait dans la langue des Aryas, aucun

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78 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. II, CHAP. IX.

Si l’Asie centrale et orientale, d’une part, le sud-ouest de l'Asie et le nord-est de l’Afrique, de l’autre, sont les régions dans lesquelles le cheval et l'âne ont été primiti- vement ou principalement domestiqués, nous sommes con- duits, par une induction légitime, à chercher dans ces mêmes régions les patries originaires de nos deux soli- pèdes. Or c’est précisément que nous les trouvons établis de temps immémorial : le cheval sauvage habite l'Asie centrale, particulièrement la Tartarie; et l’onagre

s'étend de l’Asie jusque dans le nord-est de l Afrique (4). -Il est vrai que des animaux domestiques viennent parfois

mot dont on puisse faire venir les noms européens de l'âne: ôvos, asinus, âne, Ass, Esel, sont autant de dérivés de l’ancien nom hébreu de l’ânesse, aton, ou d’autres formes sémitiques du même mot. Au contraire, izzos (forme éolienne, fexoc), equus, et presque tous les autres noms du cheval sont d’origine arienne, selon M. Pictet. Aussi conclut-il comme nous : « Nous trouvons le cheval associé à l’homme » chez les peuples les plus anciens Le sanscrit n’a pas moins » de 140 à 150 noms pour lui (p. 344 et 345). » Mais (p. 354), « rien » n'indique d’une manière certaine que les anciens Aryas aient » (comme les Sémites, ajoute M. Pictet, p. 356) dompté et utilisé » l’onagre. » Les résultats auxquels conduit la linguistique comparée concordent donc parfaitement avec ce qui précède, et avec les indica- tions déjà données dans notre Introduction historique.

Nous n’avons pas besoin de dire que le cheval avait été introduit en Grèce dans des temps très reculés, lors de la fondation d'Athènes, et par Neptune, selon une fable qui semble indiquer une importation maritime.

L’âne a aussi existé fort anciennement en Grèce, comme le montre une comparaison tirée par Homère (Iliad., liv. XI, vers 558 et suiv.) d’une de ces scènes populaires dont nous sommes encore chaque jour témoins.

(4) Ce point m'ayant été contesté par mon savant ami le prince Ch. BONAPARTE (dans les Compt. rend. de l’Acad. des se., t. XLI,

ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES. 79

recruter les troupes sauvages: mais rien n'autorise à croire qu’elles n'aient pour origines, comme on l’a sup- posé, que des chevaux et des ânes échappés (4). Ajoutons que la situation des lieux vivent le cheval et l’âne sau- vage concorde parfaitement avec ce que nous savons de la distribution géographique de l’ensemble des soli- pèdes. C’est l'Afrique qui est, sans exception, la patrie des espèces zébrées ; l’Asie, de celles qui ont le pelage

p. 1220), j'ai rassemblé (Ibid., p. 1221) plusieurs témoignages his- toriques qui établissent l'existence de l'âne sauvage en Afrique depuis antiquité jusqu’à nos jours. -~

Sur l’onagre, et aussi sur le cheval sauvage, voyez DUREAU DE LA

MALLE, Histoire du genre Equus, dans les Ann. des sc. nat., 1832,

t. XXVII, p. 5. Il y a relativement à l’onagre, souvent confondu par les auteurs avec d’autres solipèdes, des difficultés dont Dureau n’a pas assez tenu compte dans ce travail.

Partas lui-même, malgré sa science égale à son érudition, n’a pas toujours surmonté ces difficultés dans ses divers travaux sur les soli- pèdes. (Voy. ses Voyages, sa Zoographia rosso-asiatica, et surtout ses Neue nordische Beiträge, Pétersbourg, 4781, t. IL, p. 4 et 22, et son mémoire sur l’Ane sauvage, dans les Acta Academiæ scientiarum petropolitanæ, ann. 4787, part. IT, p. 258.) l

(4) Rien, surtout, ne justifie une hypothèse émise par HAMILTON Smru, Horses (Édimbourg, in-12, 1841, dans The Naturalist’s Library), pour expliquer la très grande diversité de caractères, et particulièrement de couleurs, qu’on observe chez les chevaux. Ces animaux descendraient, selon Smith, de plusieurs souches ou espèces primitives, aujourd’hui confondues entre elles, par suite d’innom- brables croisements. Parmi ces espèces primitives, Smith a été jusqu’à en imaginer une panachée, qu'il appelle Equus varius!

Un savant d’une plus grande autorité, M. FITZINGER, a récemment repris, en la modifiant, mais sans la justifier davantage, l'hypothèse de la multiplicité des origines du cheval domestique. (Voy. Versuch über die Abstammung des zahmen Pferdes, dans les Sitzungsberichte der Akademie der Wissenschaften de Vienne, t. XXI, 49, juillet 1 858.)

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80 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. II, CHAP, IX. uniforme (4). donc, à ce point de vue encore, devions- nous chercher les patries primitives du cheval et de l'âne, si ce n’est précisément nous venons de les trouver? Le cheval, de couleur uniforme, est asiatique ;. l'âne , intermédiaire entre les espèces concolores et les espèces zébrées (2), est aussi intermédiairement placé, partie en Asie, partie en Afrique.

XL.

Tandis que le cheval et l'âne appartiennent à un genre propre, dans l’état de nature, à l’Asie et à l’Afrique, nos autres herbivores domestiques se rapportent à des genres communs aux {rois parties de l’ancien continent. Comme nous avons le cochon, la chèvre, la brebis et le bœuf dans nos demeures, nous avons le sanglier dans nos forêts, le

bouquetin et le mouflon dans nos montagnes; et si l'au- rochs ou bison d'Europe n’est plus, comme au temps de César, dans la forêt Hercynienne, il se retrouve encore en Lithuanie et en Moldavie. Sont-ce de simples rencontres?

(1) Depuis que j'ai appelé l'attention sur ce fait général (Sur le genre Cheval, et spécialement sur l’hémione, dans les Nouvelles An- nales du Mus. d’hist. nat., 1835, t. IV, p. 98), la nouvelle espèce que j'ai fait connaître sous le nom d'hémippe (Equus hemippus), est venue fournir un exemple de plus. L’hémippe, qui est comme le cheval et l’hémione, de couleur uniforme, est, comme eux, propre à l'Asie. (Voy. les Compt. rend, de l Acad. des sciences, 1855, t. XLI, p. 4214.)

(2) L'âne sauvage n'a pas seulement la croix, qui est un commen- cement de zébrure : il a le bas des jambes zébré, ainsi qu'on peut le voir sur lonagre de la Ménagerie du Muséum.

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ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES, 81 Ou aurions-nous encore, réunis dans notre Europe, les ascendants sauvages et les descendants domestiques ? Cette dernière supposition a été admise avant toute étude scientifique, et les noms mêmes du bouquetin (1) et de l’aurochs (2) en font foi. Les naturalistes eux-mêmes, jusqu’au milieu du xvnre siècle, n’ont pas hésité à conclure ici comme le vulgaire. Is on! jugé qu'il n’y avait pas lieu d'aller chercher au loin les ancêtres de notre bétail, Quand nous avons autour de nous des animaux qui lui Sont si semblables ; et sans discuter la question, on l'a tranchée. Le bouquetin des Alpes et l'aurochs de Ger- manie ont été déclarés les pères des chèvres et des bœufs; et si ces erreurs, rectifiées l’une par Güldenstädt et par Pallas (8), l’autre par Cuvier (4), ont disparu de la Science, le sanglier de nos forêts et le mouflon de Corse continuent à y être dits les ancêtres des pores et des Moutons domestiques (5). On à peine à concevoir que ces prétendues filiations aient pu être si longtemps acceptées, malgré les démentis

(1) Bouquetin n’est qu'une forme corrompue du mot germanique Bockstein, ou mieux Steinbock (bouc des rochers).

(2) En allemand, Urochs, et plus ordinairement, Auerochs (bœuf primitif, originel).

(3) Voyez ci-après, p. 87.

(4) Voyez la Section xir.

(5) Le loup de nos forêts a de même été considéré comme la souche du chien, et le chat sauvage comme celle du chat domestique. De ces deux Opinions, la première a été abandonnée, mais la seconde est encore aujourd’hui très généralement admise. (Voy. les Sections xm et XIV.)

Parmi les oiseaux, on a fait descendre la tourterelle à collier de la Colombe des bois, le cygne domestique du cygne sauvage d'Europe, etc, (Voy. ci-dessus la Section vr.)

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82 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. Il, CHAP, IX.

que leur donnait l’histoire. Comment l'Occident, s'il a été peuplé et civilisé après et par l'Orient, aurait-il été le lieu des premières domestications ? Et si c’est en Orient que ces domestications ont été accomplies, comment les races d'abord soumises à l’homme auraient-elles pour ancêtres des espèces de l'Occident? Ces deux suppositions sont également inadmissibles, et c’est manifestement faire couler le fleuve vers sa source, que de faire descendre tout le bétail de l'antique Égypte et de l’Asié anté-historique des animaux de notre jeune Europe.

Nous nous associons donc pleinement, au moins d’une manière générale et sauf quelques restrictions partielles, aux éfforts déjà faits par plusieurs auteurs pour démon- trer l’origine orientale, et surtout asiatique, du cochon, de la chèvre et du mouton; et aussi, comme nous le verrons bientôt, du chat et du chien (4). Nous croyons même pouvoir aller au delà, et restituer à l'Asie le bœuf; le seul entre tous les animaux très anciennement domestiqués, dont l'origine orientale fût restée généralement méconnue.

C'est Link qui a, le premier, insisté sur l’origine orientale du cochon (2), mais d’après des arguments fort contestables. D’Aristote (3) à Pline (4), et de Pline à

(4) A ces quadrupèdes peuvent être ajoutés trois autres animaux très anciennement venus d’Asie en Europe, la poule et le pigeon (voy. la Sect. VIT), et le ver à soie (Sect. 1v).

(2) Elle avait été entrevue par ZIMMERMANN, loc. cit., p. 154 et suivantes.

(3) En divers passages de l'Histoire des animaux. Le sanglier est habituellement appelé par Aristote, le cochon sauvage, ds &ypros.

(W) Loc. cit., lib. VIT, LXXIX. Parmi les Latins, citons aussi VARRON, loc. cit., lib, AL, 1. ;

ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES. 83

Cuvier (1), on avait toujours vu dans les races porcines des dérivés du sanglier d'Europe. Link, et d’après lui Dureau de la Malle, les font descendre d'un sanglier oriental ; perse et égyptien, selon Link ; indien, selon Dureau; et

qui est, disent-ils, d’une autre espèce (2). Il y a, en effet;

en Orient, des sangliers différents du nôtre, mais par des caractères d’üne si faible importance, que la diversité

Spécifique de ces animaux est loin d'être généralement |

admise. Blainville lui-même, qui a fait une étude très attentive de tous les éléments de la question, dit n’avoir pu saisir, entre le sanglier d'Europe et celui de l'Inde, «aucun caractère d'espèce » (3). Il n’y a donc pas lieu de rapporter à l'un plutôt qu’à l'autre nos races porcines qui sont; les unes également voisines, les autres égale- ment distantes du Sus scrofa et du 8. indicus. Mais l'Histoire naturelle nous laisse indécis, l’histoire nous

(4) Règne anim., t: 1, 4"° édit., 4847, p. 235; ëdit., 4829, p. 248. (2) Enk; loc: cit.; t: I p. 299; DUREAU DE LA MALLE, Économ. polit, des Romains, loc. cit., p. 487; très certainement, d’après Link, quoique Dureau ne le dise pas. Avant ces auteurs, Frédéric Cuvier, d’abord partisan de l’opinion Commune (voy. l’art. Cochon du Dictionnaire des sciences naturelles, t. IX (1817), p: 512), avait émis le doute que « toutes les variétés » fussent issues du sanglier commun. » (Voy: l'Hist. nat. des MAMM., Cochon de Siam, 1890.) Rien de plus ici que l’énoncé de ce doute. Mais d’après DUREAU (ibid.), Fr. Cuvier aurait plus tard, ainsi que lui, considéré le Sus indicus comme la véritable souche des races porcines. S DESMOULINS, dans l’art, Cochon du Dict. class, d'Hist. nat., t: IV (1823), p. 274, a reproduit le doute émis par Fr. Cuvier, et essayé, le Premier, de le justifier par des remarques qui ne sont pas sans valeur. (8) Loc. cit., Des cochons et sangliers, p. 130.

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8h NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. H, CHAP. IX,

permet de nous prononcer ; Car plus nous nous portons vers l'Orient, plus nous trouvons le cochon ancienne- ment domestiqué. La Grèce l'a possédé de très bonne heure, comme le prouve, sinon l’Jliade, le. cochon est à peine indiqué, du moins l'Odyssée, il figure à plusieurs reprises. Et il existait à une époque bien plus reculée encore en Orient; témoin, pour l’Asie occi- dentale, les prohibitions du Deuléronome, et pour la Chine, divers passages de l'antique Chou-king (1). Selon le premier de nos sinologues, la domesticité du cochon dans l'extrême Orient daterait au moins de quarante-neut siècles (2) !

Nos sangliers d'Europe ne sont donc pas les péres des cochons de l'Asie et de l'Égypte; et ce sont, au contraire, les cochons d'Europe qui descendent des sangliers de VAsie. |

Mais les races porcines ont-elles toutes cette même origine? Les cochons de l'Océanie, par exemple ceux des îles de la Société, ne sont-ils aussi que le sanglier d'Asie modifié? Question insoluble, tant qu'on ne con-

(4) Comme on l’a vu, Introduction, p. 10.

C’est, au contraire, en vain que j'ai cherché le cochon dans les Nackas et dans les Védas.

Le cochon paraît avoir existé très anciennement en Égypte. (Voyez HÉRODOTE, Euterpe.)

(9) Stan. JuLIEN, note communiquée à BLAINVILLE ; YOY. l'Ostéogr., loc. cit., p. 163. On trouve dans l’Ostéographie plusieurs autres preuves de l'antiquité de la domestication du cochon en Orient. Blain- ville croit que cette domestication a d’abord eu lieu en Mésopotamie ; mais rien ne justifie la désignation de cette contrée, de préférence à d’autres plus orientales.

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ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES, 85

naîtra pas mieux, et les races océaniennes, et lès sus sau- vages de la Nouvelle-Guinée ét de Célèbes : espèces propres à ces îles, selon plusieurs auteurs (4); simples races sauvages, issues de cochons domestiques, selon d’autres, et particulièrement selon Blainville (2).

L’antique existence de la chèvre et du mouton chez les peuples orientaux n’est pas plus douteuse que celle du cochon. La Genèse mentionne dès ses premières pages le mouton, bientôt après la chèvre (3). Tous deux sont nommés dans le Zend-Avesta et dans les édas, et re- présentés sur les monuments de l'Égypte, l’on voit même parfois des individus très modifiés. Le mouton est de plus cité dans le Chou-king. En sorte que, dès la plus haute antiquité, nous voyons la chèvre répandue de l'Égypte à l'Inde, et le mouton dans tout l'Orient, la Chine comprise.

La chèvre ne descend done pas d'un de nos bouque- tins, ni le mouton de notre mouflon d'Europe, comme

(1) M. FITZiNGER, Ueber die Racen des zahmen oder Hausschweines (loc. cit., t. XIX, 10, avril 1858), est un de ceux qui considèrent le Sus papuensis comme une espèce distincte et comme une des souches du cochon. Ces souches sont, selon le savant zoologiste, au nombre de six. Parmi elles serait un pachyderme qui ne fait pas même partie du genre Sus proprement dit, le Chæropotamus ou Potamochærus penicillatus, de l'Afrique occidentale. C’est aller chercher bien loin, zoologiquement et géographiquement, l’origine des races porcines. L'auteur ne justifie nullement ces vues plus que hasardées.

(2) Loc. cit., p. 181.

(3) Pour le mouton, chap. IV: Abel pastor ovium, lit-on au verset. Voy. aussi chap. XI, 16, et XII, 5. Pour la chèvre, chap. XV, 9 ; |

86 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. II, CHAP. IX.

l'avait eru Buffon (4), et comme on l’a répété jusqu’à nos jours, quoique Pallas ‘eût depuis longtemps relevé ces erreurs (2).

Les faits de l'Histoire naturelle concordent ici avec les données de l’histoire, et confirment les conelusions aux- quelles celles-ci conduisent. Ils ne le font toutefois, à l'égard des races ovines, que d'une manière générale; nous montrant dans l'Orient plusieurs mouflons dont ces races se rapprochent autant que de notre espèce, mais sans qu’elles se rattachent à aucun d'eux en particulier par une similitude plus marquée de caractères.

Nous n'avons d’ailleurs sur ces mouflons orientaux, fort difficiles à distinguer entre eux et à caractériser par rapport à ceux d'Europe, que des connaissances insuf- fisantes. Aujourd’hui, comme il y a trente ans, nous croyons prématurée toute tentative de détermination spé- cifique de la souche ou des souches des moutons. Nos races ovines sont originaires d'Orient; c’est à peu près tout ce que nous pouvons en dire (3).

La question est moins obscure à l'égard des chèvres.

(1) Hist: nat., t. XI, p. 363, pour l’origine des races ovines, et t. XII, p. 449, pour celle des races caprines.

Nous laissons de côté les vues inadmissibles de Buffon (1bid., p. 157) sur le chamois considéré comme la « tige féminine» de la chèvre. PALLAS les a réfutées, Spic. zool., fasc. XI, p. 38.

(2) Ibid., p. 16 et 43.

Voy. A. PICTET, loc. cit., p. 357 et 365, pour les anciens noms asia- tiques du mouton et de la chèvre. Ces noms sont venus en Europe, avec les animaux qui les portaient. Ovis, capra (par conséquent chèvre), et surtout Bock, bouc, etc., sont des formes de ces noms primitifs.

(3) L’argali a été considéré, d’après PALLAS, Spicil. zool., fase. XI,

ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES. 87

Nos races caprines descendent certainement, au moins en grande parlie, de la Capra ægagrus, des montagnes de la Perse et de l'Asie Mineure; ce que Güldenstädt, Pallas, et, d’après Pallas, Cuvier, avaient déjà admis et rendu très vraisemblable (4); et ce que M. Brandt a achevé de dé- montrer dans un mémoire spécial, il indique en même temps, comme seconde souche, la Capra Falconeri, des

p. 3 et suiv., comme la souche unique ou Aie des races ovines,

i Voy. WERO TiLESIUS, De ægocerote argalide, dans les Nova Acta

naturæ curiosorum, 41824, t. XII, part. I, p. 281.

Mais l’argali n’est pas la seule espèce asiatique à laquelle on puisse rattacher ces races. Elles ressemblent, par exemple, tout autant à un mouflon rapporté de l'Asie Mineure par M. de TCHIHATCHEFF, men-

. tionné par ce savant voyageur, Asie Min., loc. cit., p. 726, figuré . pl. 1, et décrit par M. VALENCIENNES, fé, p- 727, et dans tes

Compi. rend. de l’Acad. des se., t. XLII, p- 65. On ne connaît mal- heureusement qu’un jeune mâle, et l'espèce reste encore incomplé- tement déterminée.

L’ovis tragelaphus, ou le mouflon à manchettes du nord et de l’est de l'Afrique (figuré par mon père dans la grande Description de l'Égypte, Hist. nat., Mammif., pl. VIL, fig. 2, d’après un individu tué près du Caire), ne serait-il pas aussi une des souches du mouton? Quelques races d’ Afrique reproduisent les dispositions très caracté- ristiques du pelage de cette espèce. Il est bon d'ajouter que, chez le mouflon à manchettes, la laine se produit chaque année spontané- ment en assez grande abondance pour apparaître à travers les poils ordinaires (remarque faite d'abord par M. F. Prévost).

Nous avons décrit avec détail cette belle espèce (mais ayant de l'avoir vue vivante) dans l’art. Mouton du Dict. class. d’ Hist. nat., 1827, t. XI, p. 264.

(1) Voy. GUELDENSTAEDT, Schacal. histor., loc. cit., p. 452. PALLAS, Spicil. zool., fasc. XI, p. 43, et Zoograph., t. 1, p. 226. CUVIER, Règne anim., t. 1, 1" édit., p. 265; édit., p. 275. Voyez aussi Ménag. du Mus. Les individus figurés par Cuvier ne sont pas des égagres purs.

88 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. H, CHAP. IX.

montagnes de l’Inde (1). Grâce à la diversité très carac- téristique des cornes dans les espèces sauvages, il y a ici des éléments de détermination qui circonscrivent du moins les incertitudes dans un champ très étroit. Les cornes, comprimées, carénées, chez l’égagre et la Capra Falconeri, ont au contraire, chez les autres bouquetins, leur face antérieure élargie, ordinairement avec des bour- relets transversaux : deux types non-seulement différents, mais opposés. C’est ce dernier que présentent nos trois bouquetins d'Europe ; c’est le premier que reproduisent les chèvres domestiques, souvent avec de semblables courbures. Les caractères ostéologiques, parfois même les couleurs du pelage, rapprochent également les chèvres de Pégagre. C’est donc celui-ci qui est le père de nos races caprines; et s’il n’en était pas le seul père, ce ne

(1) Considérations sur la C. ægagrus de Pallas, souche de la chèvre domestique, dans le Bulletin de la Soc. impér. d'acclim., 1855, t. T, p. 565; mémoire reproduit par M. de TCHIHATCHEFF (qui lavait tra- duit en français d’après le manuscrit allemand), Asie Min., loc. cit., p. 670, in-8, 1854.

M. Brandt pense que l’égagre est la souche principale, mais non absolument unique, de nos chèvres domestiques. Il est porté notam- ment à voir dans la chèvre d’Angora (produite, selon Pallas, par le croisement du mouton avec la chèvre) une race issue de la Capra Falconeri. Cette opinion a été admise par M. Sacc, Essai sur les chèvres, dans le Bulletin de la Soc. d'acclim., 1856, t. I, p. 563.

N'y a-t-il pas à faire à la C. Falconeri une plus large part dans filiation des chèvres ? Sa patrie plus orientale et sa ressemblance avec quelques-unes de nos races autorisent à le penser, ou pour mieux dire, dans l’état présent de la science, à le conjecturer.

Sur l’origine des chèvres domestiques, voy. outre les auteurs déjà cités, ROULIN, art. Daim du Dict. univ. d’Hist, nat., t. IV (1844), p. 578.

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ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES. 89

serait nullement en Europe, mais dans l'Inde, qu'il faudrait chercher une seconde souche.

D'où il suit que nous pouvons dire la chèvre, non-

Seulement d'origine orientale, comme le cochon et le ` mouton ; Mais, en termes plus précis, d'origine asiatique,

comme le cheval, et, ainsi que nous she le voir, comme le bœuf,

XIE.

Les arguments sur lesquels nous nous sommes fondé pour étendre cette conclusion au bœuf (1), sont encore empruntés, les uns aux témoignages de l’histoire, les autres aux faits de la zoologie, mais, nous le reconnais- sons, à des témoignages qui restent parfois incertains, et à des faits encore incomplets. ,

Si nous ouvrons, encore une fois, la Genèse, le Zend- Avesta, les édas, les Kings, nous y voyons le bœuf associé partout au cheval et au mouton, dès l'origine de

Z (1) Voy. Domest. des anim. util., p. 425. Simple résumé de vues souvent exposées dans mes cours. 3 M. Jory les a, non-seulement le premier adoptées, mais confirmées par des arguments nouveaux. Voy. Note sur la patrie primitive du

_ bœuf domestique, dans le Journal d'agriculture pratique de Toulouse,

série, 1853, tr IV, D. 5. Les arguments employés dans ce travail sont tirés de la linguis-

tique comparée. M. Joly établit que les noms européens du bœuf sont

d’origine asiatique, et, par conséquent, sont venus d'Asie avec les animaux qui les portaient.

M. A. Picrer, loc. cit., a, depuis, traité la même question dans même sens, mais d’une manière beaucoup plus étendue, selon le plan général de son ouvrage (voy. p. 330 à 343.)

90 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV: I1, CHAP. IX.

la civilisation. Mais de ces antiques sources ne nous vien- nent ici que des enseignements incomplets. Sont-ce bien des bœufs du même sang que des nôtres, qu’ Abraham recevait en don des Égyptiens (14); que les anciens Perses nourrissaient, par grands troupeaux, avec un soin reli- gieux (2), et que les Chinois atielaient, il y a plus de quarante siècles, pour les travaux de l'agriculture et pour le service des armées ? Sont-ce bien des bœufs ordinaires qui traînaient les chars des Indiens et leur servaient de « coursiers ? » (3) Et ces « nourrices chargées de lait, à la » mamelle lourde et trainante, » que célèbre l'antique Rig- V'éda (4), sont-elles les ancêtres de nos vaches ?

Nous ne saurions l'affirmer. Des passages, tous très courts et vagues, que nous avons trouvés dans les anciens

(1) Gen., XII, 46. C’est la première mention du bœuf dans la Genèse.

Quelques auteurs veulent que Noé eùt déjà possédé des bœufs; car, selon la Genèse, ou plutôt selon l'interprétation qu’en font ces auteurs, Noé labourait. Mais le labourage n'implique pas la possession du bœuf; le bélier a été attelé à la charrue dans l'antique Égypte. L'homme a aussi lui-même traîné la charrue. En outre, la Genèse ne dit pas que Noé labourait, mais qu'il travaillait à la terre : exercebat terram, cap. IX, 20.

(2) On trouve souvent, dans le Zend-Avesta, des recommanda- tions faites par Ormuzd, ou en son nom, en faveur des bœufs. Voici, comme exemple, une des plus brèves : « Que vos troupeaux de bœufs soient en bon état!» (Trad. d'ANQUETIL-DUPERRON, t. 1, part., p.406.)

(3) Rig-Véda, sect. I1, lect. vi, hymn. xiv, trad. de LaNGLOIS, t. I, p. 169. On attelait aussi les vaches.

(4) Ibid., sect. IL, lect. 1, hymn. XVI, p. 87. Ce passage est le plus remarquable de tous. L'appareil mammaire était donc, dès lors, hypertrophié comme dans nos races actuelles ; et, par conséquent, la domesticité remontait à une date déjà reculée,

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ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES. 94

livres de l'Asie, quelques - uns peuvent se rapporter, Sinon au buffle, du moins au zébu ou bœuf à bosse (1);

€t comment faire ici le partage entre le bœuf ordinaire et

le zébu ? Chose impossible, au moins pour nous, si nom- breux que soient les passages que nous avons recueillis

dans ces livres, et surtout dans le Zend- Avesta.

Mais il est d’autres preuves, et celles-ci décisives, de l'existence du bœuf en Orient. D’une part, on a sur le dieu Apis des témoignages précis qui permettent de

reconnaitre en lui un véritable bœuf, et non un zébu; et

de l’autre, nous trouvons le bœuf domestique représenté, et ici sans incertitude possible, sur les monuments de l'Égypte et sur ceux de l'Assyrie (2). Les peuples de ces

(1) Sur le buffle et le zébu, voy. p. 68 et suiv.

(2) Pour les anciens peuples de l'Asie centrale et orientale, qui ne nous ont pas laissé de monuments figurés, il est un autre genre de témoignages qui peut nous conduire, non avec la même certitude, mais avec vraisemblance, à une semblable détermination. Dans lou- vrage qu’il vient de publier sur les Aryas, M. A. PICTET donne la

longue série des noms sanscrits et zends du bœuf, avec le sens étymo-

logique de chacun de ces mots. Nous venons de faire le dépouillement de ces mots, et voici ce qui en résulte : de ces noms, les uns se rap- portent au beuglement, comme le sanscrit go (gu, gaus), et le zend gao, d’où viennent la plupart des noms européens, Boüc, bos, bœuf, et aussi Kuh, Cow, etc. D’autres expriment l’idée de force, comme le sanscrit Sthira, d’où, dans la plupart des langues européennes, le nom du taureau, reconnaissable surtout dans l'allemand Stier. D’autres Encore rappellent la grandeur, la douceur, la soumission à Phomme, la fécondité de la vache, etc. Si bien que l’ensemble de ces noms donne, en quelque sorte, le résumé complet de toutes les qualités de l'espèce bovine. Si le zébu eùt été alors le bœuf le plus répandu en Orient, un caractère distinctif aussi remarquable que l'existence Tune bosse n’eût-il pas été rappelé aussi par un des nombreux

_ noms sanscrits ou zends ?

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92 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. I, CHAP. IX,

deux pays possédaient d’ailleurs aussi le zébu, ou du moins le connaissaient; mais il est indubitable qu’il était alors, et bien plus tard encore, beaucoup moins répandu en Orient qu’il ne l’est de nos jours. Hérodote qui avait voyagé en Orient, Aristote qui connaissait si bien l'Égypte, la Perse et l'Inde, parlent à plusieurs reprises des bœufs de l'Orient et des particularités de leur organisation, jamais de leur bosse (1).

Le bœuf sans bosse, le Bos taurus, a donc été domes- tiqué très anciennement dans l'Orient; et c’est le fait capital. Que la domestication du bœuf date de l’époque du Chou-king et du Rig-F'éda, ou de quelques siècles plus tard; qu’on l'ait possédé depuis l'Égypte jusqu’à la Chine, ou seulement de l'Égypte à l’Assyrie, la conclu-

(4) Pour Héropore, voy. surtout liv. IT, IMI et V.

Je ne trouve pas davantage le zébu dans ÉLIEN et dans ATHÉNÉE, locis cit. Au contraire, PLINE, lib. VII, Lxx, mentionne son existence en Syrie et en Carie.

Quant à ARISTOTE, il y a, il est vrai, dans le livre VI, ch. xvm, un passage ambigu quelques commentateurs, substituant XAUTÉS) à proprement parler, courbures, plis (et non bosses, comme on a tra- duit), à xairas, crinières (qu'on trouve dans la plupart des éditions), ont cru reconnaître le zébu. Mais cette interprétation est inadmissible; car elle ne saurait être vraie du bœuf sans l'être aussi da chameau, qu’Aristote associe, dans ce passage, au bœuf. Or, Aristote n’a pas pu dire que le chameau pour lequel la gibbosité dorsale est un caractère spécifique et même générique, présente, en Syrie, cette particularité qu'il porte une bosse sur le dos.

Aristote dit d’ailleurs formellement, dans un autre passage (li- vre TI, 1): « Une chose qui n'appartient qu'au chameau, entre tous les » quadrupèdes, Cest qu'il a une bosse sur le dos ». (Trad. déjà citée de CAMUS, p. 59.)

Done Aristote ne connaissait pas le zébu.

ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES. 98 sion est la même : c’est en Orient que doit être cherchée sa patrie originaire. |

Non cependant comme l’entendait Aristote (1). Selon lui, l’Arachosie « nourrissait un bœuf sauvage, différent » du bœuf domestique, comme le sanglier diffère du » cochon». Mais ce bœuf sauvage était très robuste, à cornes renversées, à pelage noir : caractères d’après lesquels il est facile de reconnaître le buffle.

Non pas non plus comme Cuvier l’a un instant, nous ne dirons pas admis, mais conjecturé, au commencement de notre siècle. Le bœuf, disait alors Cuvier, pourrait bien être un « rejeton » du zébu, et celui-ci, à son tour, descendre de l’yak (2). Conjecture inadmissible, même à cette époque, comme Cuvier lui-même l’a bientôt re- connu; on ne la trouve pas même rappelée dans ses ouvrages ultérieurs, le bœuf est dit par lui, comme par Buffon, d’origine européenne. C’est, du reste, le seul point sur lequel Cuvier s'accorde avec ses devanciers. Buffon (3), et d’après lui Pallas (4) et tous les natu- ralistes modernes, avaient vu dans le bœuf un aurochs modifié; Cuvier veut, au contraire, qu’il descende d’un animal « anéanti par la civilisation », mais dont les osse-

(4) Liv. I, x

(2) Ménag. du Muséum, art. Zébu.

Il y a, dans cet article, a côté de ces conjectures plus que hasar- dées, des notions très exactes sur les caractères des bœufs, et une idée qui, sans être nouvelle, pouvait passer à cette époque pour très avan- cée : celle de l’origine asiatique de la plupart des animaux domes- tiques. Voy. plus bas la Section xvii.

(3) Hist. nat., t. XI, 4754, p. 307. Voy. aussi la Table, t. XV, p. LXV.

(4) Spicil. zool., fasc. x1, p. h, et Zoograph., t. 1, p. 240.

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9 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. H, CHAP. IX.

ments fossiles, très peu rares dans les terrains d’alluvion, attestent l'antique existence sur notre sol (1).

- De ces deux origines, la première est depuis longtemps rejetée. L’aurochs est, aujourd’hui surtout, trop bien connu pour que l'opinion de Buffon puisse conserver un seul partisan. Pour ne citer qu'un des caractères qui séparent ce bœuf sauvage des bœufs domestiques, il a quatorze paires de côtes (2). Nos races bovines en ont treize, comme la plupart des ruminants. L’aurochs, malgré son nom consacré par l'usage, n'est done pas l’Urochs, le bœuf primitif.

Les bœufs fossiles décrits par Cuvier sont beaucoup plus voisins que l’aurochs de nos bœufs domestiques; mais ils le sont moins que Cuvier ne l'avait eru. Son disciple et collaborateur Laurillard a fini, abandon- nant lui-même l'opinion du maître, par regarder comme « probable » que « ces bœufs fossiles différaient de nos espèces» (3). Et en füt-il autrement, l’origine européenne de nos races bovines en serait-elle mieux démontrée ? On trouve aussi en Europe, et précisément dans les mêmes terrains, des ossements fossiles qu'on a cru pouvoir rap- porter à l’Equus caballus : qui les a jamais érigés en preuves de l’origine européenne du cheval? L'espèce

(4) Ossements fossiles, édit. in-4 de 1821-1823, t. IV, p. 150 ; voy. aussi p. 108.

(2) Fait déjà signalé par DAUBENTON, Hist. nat, de BUFFON; t. XI, p- 419.

(8) Art. Bœufs fossiles du Dict. univ. d’ Hist. nat., t. IL, 1842; p: 627. Voy. aussi GERVAIS, Zoologie et paléontologie française. Paris, in-4, 1848-1852, Mammif., p. 70,

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ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES. 95

chevaline a pu exister sur notre sol en d’autres temps géologiques; mais, dans les nôtres, c’est en Asie que Phomme en a fait la conquête, et c’est que sont les vrais ancêtres de nos races (L).

Les faits sont parfaitement analogues, et par conséquent

la conclusion est logiquement la même pour le bœuf; et

bien que nous ne puissions encore déterminer pour lui plus que pour le mouton et le porc, quelle espèce est par- ticulièrement la souche de nos races domestiques, les faits

zoologiques concordent trop bien avec les témoignages

historiques, pour qu’on puisse récuser la conclusion com- mune des uns et des autres. Des quatre groupes ñäturels d'espèces entre lesquels on a récemment fractionné le genre Bos de Linné, c’est, comme on sait, à celui des Taurus qu’appartient le bœuf domestique. Or les au- teurs, d'accord sur ce point, le sont également sur un autre : la patrie de toutes les espèces connues de ce groupe, c’est l'Asie, soit continentale, soit insulaire. C’est donc en Asie, d'après les analogies zoologiques, comme d’après toutes les présomptions historiques (2), que nous devons

(1) L'espèce chevaline a existé à l’état sauvage sur notre sol dans

les temps historiques, mais parce qu'après y avoir été introduite à l’état domestique, elle y était redevenue sauvage. Cette explication,

comme l’ont déjà fait remarquer M. Rovrin, dans le Dict. univ. d’Hist.

nat., art. Aurochs (t. 11, p. 850), et M. l'abbé Maurie (loc. cit., p. 576), peut être étendue aux bæufs sauvages (différents de l'aurochs) qui, au temps de César, et plus ueo encore, se trouvaient dans la forêt Hercynienne. i

(2) Fortifiées encore par les analogies philologiques, puisque le

bæuf porte encore aujourd’hui, dans presque toutes les langues de

l'Europe, des noms d’origine asiatique, et particulièrement sanscrite,

comme l'ont montré MM. Jozy et A. PICTET, locis cit.

96 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. Il, CHAP, IX.

chercher la patrie primitive du bœuf, aussi bien que des cinq autres espèces domestiques du genre Bos, le gayal, le zébu, l’yak, le buffle et l’arni (4)

XIII,

Nous venons de voir que nos grands quadrupèdes her- bivores domestiques sont tous, sans qu'il y ait lieu d’excepter ni le cochon ni le bœuf lui-même, d’origine orientale, et particulièrement asiatique. En sera-t-il de même des deux carnassiers nourris à côté d'eux dans nos demeures, le chat et le chien ?

Les auteurs n’ont pas manqué de reproduire ici leur conclusion ordinaire. Comme on a fait descendre les races porcines, Caprines, ovines, de nos sangliers, bouquetins et mouflons, et les races bovines de l’aurochs, on a vu dans le chien un loup modifié; et si cette opinion est depuis longtemps abandonnée, on a continué, jusque dans l’époque actuelle, à dire le chat « originaire de nos » forêts » (2); ce qui n’est pas plus vrai, comme l'ana- logie peut déjà le faire pressentir.

Le chat et le chien sont l’un et l’autre très ancien- nement domestiques en Orient; non pas cependant dans les mêmes lieux, aussi généralement, et dans une anti- quité également reculée. Nous ne saurions affirmer, avec

(4) Voy. la Section vm. s

(2) Cuvier, Règne anim., t. I, édit., p. 169 ; 2e édit., 4829, p. 465.

La même assertion a été reproduite dans un grand nombre d'ou- yrages d'une date très récente,

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ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES. 97

Buffon (1), que « le premier art de Phomme a été Védu-

» cation du chien »; pas même, avec Güldenstädt (2), que,

le chien est un des trois premiers animaux domestiques : Mais ce qui est certain, c’est que le chien a précédé le Chat dans les demeures humaines. Nul animal n’était plus naturellement préparé à y prendre place que le chien (3); nul ne l'était moins que le chat; comment dès lors y seraient-ils venus ensemble? |

Dureau de la Malle a, cependant, rangé le chat parmi les animaux le plus anciennement possédés par l’homme (4). Le Felis catus, selon ce savant, aurait même été domestique, dès la haute antiquité, de la Chine à l'Égypte. Mais cette assertion est loin d'être justifiée par des témoignages suffisamment décisifs. Le miao des Chinois est sans nul doute un chat; mais, dans les livres très anciens, un chat encore sauvage. Il est, dans le Li-ki, comparé au tigre, ces deux carnassiers se rendant sem- blablement utiles à l’agriculture, comme destructeurs, l’un des rats des champs, l'autre des sangliers (5).

Nous ne trouvons pas, pour le reste de l'Asie orientale, plus de preuves de l'existence du chat domestique à celle époque reculée nous avons vu l’homme déjà maitre de plusieurs autres animaux ; et à peine a-t-on,

(1) Hist. nat., t. VI, 1755, p. 188.

(2) Voy. la Section suivante, p. 406, note 1.

. (5) Comme nous l'avons fait voir, article Domestication, Encycl.

ouv., loc. cit., p. 373, et Essai de zool. gén., p. 289.

(4) Rech. sur les anim. domest. (Ann. des sc. nat., te XVIL p. 165 et suiv.).

(5) Li-ki, liv. V; passage dont je dois la traduction à M. Stanislas JULIEN. i H | 7

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M} LP i 1 | | 1 | Š fi i i 115 } E 4 : 4 | y fi g | - À LA 11 x Al t S) IP a | À H 4! | ss N i 4 E mi h E à | À Í k (5 Io E Fy $ I$ i i i + P REINE à À IEE S A } ne | ME | | } ME à Í 1E 1g i 4 l HSE j t { t f \ E ` à À i r į | Je 2 | (B à | 114) : 414 4 | ct MA | j 1.4

98 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. II, CHAP. IX.

pour la Babylonie et les contrées voisines, des témoi- gnages ou même des indices sur lesquels il y ait lieu de s'arrêter (1).

Au contraire, quand nous venons à l'Egypte, les preuves abondent, et plus décisives ici que pour aucun autre animal; car, indépendamment des peintures et des figures qui représentent le chat, on le trouve lui-même conservé à l’état de momie dans les catacombes.

Ces faits historiques et ces documents nous conduisent manifestement à chercher surtout la patrie originaire du

. chat en Égypte ou au voisinage de l'Égypte.

L'Histoire naturelle va, ici encore, concorder avec l'histoire, et même mieux encore que pour aucune des espèces précédentes. Non-seulement nous connaissons, dans le voisinage de l'Égypte, plusieurs espèces ou races de chats peu différentes de nos chats domestiques ; mais, parmi elles, ilen est une qui présente tous les carac- tères de ceux-ci, y compris les couleurs du pelage telles qu'on les voit encore chez un grand nombre d'individus; et cette espèce est précisément celle qu'on trouve à l’état de momie dans les catacombes de l'Égypte; par con- séquent, celle qui vivait, du temps d'Hérodote, « dans les » maisons » (2). Ce chat a été découvert à l’état sauvage, en Nubie, par M. Rüppell: on l’a depuis retrouvé en Abyssinie, il est à la fois sauvage et domestique.

(1) Ceux dont s'appuie DurEaAU, loc. cit., p. 166, se réduisent à quelques mots douteux des prophètes Osée et Isaïe.

(2) Liv. IL. A la mort d'un chat « dans une maison », dit HÉRO- DOTE, «ceux qui y demeurent se font raser les sourcils»... Les chattes mortes sont mises « dans des sépulcres sacrés ». (Trad. de Du RYER.)

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S 4p. 130. Voy. aussi p. 77. CRETZSCHMAR, Atlas zu der Reise von E. RuepreLr. Francfort, in-f., 1826, Säugethiere, p. 1.

(2) Ostéogr., Felis, p. 89. Travail qui renferme, avec un grand nombre de faits zoologiques et zootomiques, des notions très intéres Santes sur l’histoire ancienne du chat.

ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES, 99

le nom de da ps (Felis M «Ne en le signalant comme «l'espèce primordiale ou le type de nos races » domestiques » (A). Cette détermination a été admise et confirmée, en France, par Blainville, après l'examen comparatif d'un crâne antique rapporté d'Égypte par Geoffroy Saint-Hilaire, et de plusieurs crânes récents de chats gantés sauvages et domestiques (2). | J'ai fait les mêmes études avec les mêmes matériaux et avec d’autres. Le chat ganté, vu extérieurement, semble plus svelte, plus élancé que le chat domestique : mais celte différence dépend simplement de l'abondance et de la longueur très inégale du pelage chez ces deux animaux de climats si différents. Dans le squelette, la longueur des membres et celle de chacun de leurs segments en parti- culier sont proportionnellement les mêmes. Ces animaux, si semblables ostéologiquement entre eux, le sont d’ail- leurs aussi au chat sauvage de nos forêts; et c’est surtout 3 ses caractères de coloration que le ai domestique m'a paru s'éloigner de notre chat sauvage, et se rap- rocher de diverses espèces orientales , particulièrement “du chat ganté. Le chat sauvage a le devant du cou, de couleur claire, sans bande; és tous les autres chats,

(1) TEMMINCK, Monographies de mammalogie. Paris, in-4, t. I (1826),

vi mme

100 NOTIONS FONDAMENTALÉS, EIV. IF, CHAP. IX. et entre autres le chat ganté, portent, au contraire, à la partie antérieure et inférieure du cou, une bande transver- sale plus ou moins foncée, et ordinairement le commen- cement d'une seconde. Ces particularités se retrouvent très communément chez le chat domestique : similitude qui justifie, par un argument de plus, cette double con- séquence :

Nos races félines ne sont certainement pas sorties du chat sauvage de nos forêts, et par conséquent elles ne sont pas originaires d'Europe ;

Elles sont, très vraisemblablement, issues du chat ganté, et par conséquent originaires du nord-est de PAfrique. |

Le chat, avec cetle origine africaine, en aurait-il une seconde asiatique? On l’a pensé (4). Mais, ici, les faits manquent presque complétement, et il serait aussi témé- raire d'affirmer que de nier.

(1) TEMMINCK, loc. cit. CRETZSCHMAR, loc, cit.

Temminck fait en particulier cette supposition pour le chat @’An- gora, comme d’autres (voy. p. 88, note) ont fait la supposition ana- logue pour les chèvres du même pays.

Peut-être, comme je lai fait remarquer (Anim, util., p. 125), une pareille conjecture serait-elle plus vraisemblable pour la Chine, paraît exister une race à oreilles tombantes; par conséquent, très anciennement domestique. 1l y a aussi en Chine une race à courte queue (d’après des renseignements dus à M. l'abbé Huc).

Depuis que ceci est écrit, M. A. PICTET (loc. cit., p. 382), a admis à son tour, comme vraisemblable, une seconde origine indienne. Selon lui, la domesticité du chat serait très ancienne en Asie, sans remonter cependant jusqu'aux Aryas.

On a cru trouver, en Afrique même, une Seconde origine dans le F. bubastes, qui a été aussi momifié par les anciens Égyptiens. (Voy. Link, loc. cit., p. 308.)

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ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES. 101 . $% %

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KIV Ak B Nous avons déjà vu tout l'Orient, de l'Égypte à l'ex- trême Asie, en possession dès la plus haute antiquité, du Cheval, du mouton et vraisemblablement du bœuf. 11 est un autre animal domestique qui se montre de même par- tout, à côté de l'homme, dès le berceau de la Fakai tion : c’est le chien (4). Le C ‘hou-king, les Fédas, Zend - Avesta et la Bible attestent, pour l’Asie, la + antiquité de la domestication du chien (2); les monuments de l'Égypte la prouvent pour le nord-est de l'Afrique. Entre tous les livres de l'Asie, c’est le Zend-A vesta qui mentionne le plus souvent le chien, un des trois animaux que la religion mazdéenne prescrivait aux fidèles de nourrir dans leurs demeures (3). Tout annonce aussi la très ancienne domestication du chien en Égypte : plu- Sieurs races déjà très modifiées sont représentées sur

(1) Et chez presque tous les peuples.

Le chien était, avant l’arrivée des Européens, ati une grande Partie de l Afrique, dans les deux Amériques, en Australie, dans plu- sieurs archipels de la mer du Sud, et chez les peuples circumpolaires.

(2) Elle est attestée aussi par les cinquante noms sanscrits du chien (A. Picrer, loc. cit., p. 379). Le principal de ces noms, Cvan (Ibid., P. 576), est la souche de presque tous ceux que le chien a portés ou Porte encore en Europe : Kuov, canis, Hund, et leurs dérivés.

(3) Voy. page 62. 7 ži

Voici un des nombreux et très remarquables passages du FN Avesta, sur le chien : « Lorsqu'il a six mois, il faut qu’une jeune » fille le nourrisse : cette fille aura le même mérite que si elle gardait » le feu fils d'Ormuzd. » (Vendidad-sade, loc. cit.» p. 397.)

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102 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. 11, CHAP. IX.

\ S \ les deia entre autres, une à oreilles tombantes. RE \ Ja domestication. du chien remonterait-elle à une

moindre antiquité dans l’est, et aussi dans le midi de l'Asie? Le Chou-king en parle comme d’un « animal étranger », qualification. appliquée au cheval dans le même passage (1). Le Pentateuque est aussi très signi- ficatif à cet égard : la Genèse, qui ne mentionne le cheval qu'après six autres animaux domestiques, se tait même complétement sur le chien (2): pour le trouver, il faut aller jusqu’à l’Exode (3).

L’Asie centrale et l'Égypte sembleraient donc avoir devancé, dans la possession du chien, les deux régions extrêmes de l’ Asie. La domestication du plus intime com- pagnon de l’homme aurait-elle eu deux origines, une vers le centre de l'Asie, une dans le nord-est de l'Afrique ? |

L'histoire autorise cette induction, ou du moins cette conjecture. L'Histoire naturelle va-t-elle la justifier, ou la démentir ?

Dans une grande partie de l’ancien continent, l’Asie chaude et tempérée, l’Europe orientale, l'Afrique tout entière, sont des animaux aussi semblables aux races ca- nines les moins modifiées que le Felis maniculata au chat, l’égagre à la chèvre, le sanglier au porc, et plus qu'aucun mouflon ne l’est au mouton. Ces animaux, qui

(1) Voy. page 76, note 2. (2) Le chien et le cheval peuvent donc encore être ici rapprochés. Leur domestication paraît avoir suivi la même marche.

(3) Le chien n’est pas non plus dans le Lévitique. Voy. notre Intro- duction, t. 1, p. 5. l

ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES. 403

sont les chacals, varient dans quelques-uns de leurs caractères selon les régions qu’ils occupent, constituant ainsi, ou des espèces bien tranchées comme le Canis mesomelas du cap de Bonne-Espérance, ou des races plus moins distinctes dont plusieurs aussi ont été érigées

en espèces par les auteurs modernes (1). Er z A . . $ AY Le chien a la même organisation anatomique que les

chacals sans qu’une seule différence constante puisse être aperçue (2). Il en reproduit parfois exactement | les formes extérieures, le système de coloration, et jusqu'aux teintes elles-mêmes. Sur plusieurs points de l’Asie, de l’Europe orientale et de l'Afrique, on trouve en même temps, à l’état libre, des chacals, et à létat domestique, des chiens qui leur sont très semblables : si semblables, qu'on ne saurait méconnaître ici, disent les voyageurs,- les ascendants et les descendants encore réunis dans les mêmes lieux, et pour ainsi dire les

(4) Nous avons décrit la plupart de ces races ou espèces dans l’ Ex- pédition scientifique de Morée, Mammifères, 1839, p. 19. (2) Ce que reconnaissent eux-mêmes les deux Cuvier et Blainville, quoique ce résultat fournisse un argument puissant contre leurs vues "a sur l’origine du chien. Voy. Fréd. CUvIER, Recherches sur les caractères ostéologiques du chien, dans les Annales du Mus. d’hist. nat., 1841, te XVIIL, p. 383. G. CUVIER, Ossem. foss., loc. cils, t. IV, p. 458. BLAINVILLE, Ostéogr., Canis, p. 181.

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M. MARCEL DE SERRES, Observations sur les caractères distinctifs tcrâniens) du chien (dans la Bibliothèque universelle de Genève, 1835, t. LVIH, p. 280), conclut, il est vrai, dans un autre Sens; mais lui-même reconnait m'avoir pas eu à sa disposition assez de matériaux.

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104 NOTIONS FONDAMENTALES, LIV. 11, CHAP. IX.

rejetons encore implantés sur la souche commune (4).

Si donc nous raisonnons comme nous l'avons fait jusqu'ici, et comme l'ont fait les auteurs pour tous les autres animaux domestiques, nous devrons dire : c’est parmi les chacals que nous avons à chercher l’origine du chien.

Si naturel qu'il fùt d'étendre aux chacals et au chien une conclusion déjà admise pour l'égagre et la chèvre, le mouflon et le mouton, et plusieurs autres, elle ne s’est produite que très tard dans la science. Dans la plus grande partie du xvin° siècle, les naturalistes, sans excepter Linné et Buffon, connaissaient trop peu les chacals pour songer à en rapprocher le chien (2); et il semblait qu’on n'eût à opter, pour les races canines, qu'entre deux hypo- thèses : celle de quelques anciens auteurs qui avaient vu

(1) Voy. comme exemples : Pour l'Asie et l'Europe orientale, GUELDENSTAEDT, Schac. histor., loc. cit., p. 474. Chiens russes. PALLAS, Spic. zool., Fasc. IX, p. 3. Chiens calmouks. NORDMANN, Voyage dans la Russie méridionale (avec le prince A. de DÉMIDOFF), t. IT, Faune pontique, 1840, p. 20. Chiens d’Awhasie.

Pour l'Afrique, LICHTENSTEIN, Reise im südlichen Africa, Berlin, in-8, 1811-1819, p. 444. Chiens des Boschimans: très semblables, selon l’auteur, au Canis mesomelas. —HEMPRICH et EHRENBERG, Sym- bolæ physicæ, Berlin, in-fol., dec. 1, 1830. Chiens de Dongola et chiens d'Égypte, rapportés par ces savants voyageurs aux espèces qu'ils nomment Canis sabbar et C. lupaster (C. anthus, CRETZ.)

Bien d’autres exemples pourraient être cités, mais d’après des voya- geurs qui wont pas la même autorité scientifique.

En France même, il naît quelquefois des chiens à pelage de chacal. : ;

(2) Linné lui-même le dit expressément : « Descriptio vera etiam- » num deficit. » (Systema naturæ, 10° édit., 1758.)

Linné connaissait si peu le chacal, qu'il croyait devoir intercaler

a. LE A

ORIGINES DES ANIMAUX DOMESTIQUES. 105 el + dans le chien un loup apprivoisé (1), et l'opinion vulgaire | qui en faisait et en fait encore une espèce à part. C’est | + cette dernière opinion qu'ont adoptée les deux grands na- À turalistes du xvin° siècle : Buffon a toujours cru retrouver dans le chien de berger le «vrai chien de la nature » D et Linné a inscrit dans le Systema, son autorité l’a maintenu jusque dans notre siècle, le Canis familiaris, si is singulièrement distingué par un Caractère tiré de la direc- tion de la queue : cauda sinistrorsum recurvata (3).

entre le chien et le chacal toutes les autres espèces du genre, y compris le Canis hyæna. >

Le chacal n’a été bien connu qu'en 4774, par la publication du voyage de J. G. GMELIN, Reise durch Russland, in-4, Pétershoure. Voy. la partie, p. 81.

(1) Cette hypothèse est fort ancienne, ainsi que le prouve le pas- sage suivant de CARDAN, De subtilitate, lib. X:

« Canes pluribus generationibus, dit l’auteur, transeunt in agrestes » primo canes, indè in lupos; sicut et lupi cicures post multas gene- » rationes in canes transeunt. » :

L'opinion que le chien ne diffère pas spécifiquement du loup a été encore soutenue, vers la fin du xvne Siècle, par ZIMMERMANN, loc. cit., p- 89 (4777); selon lui, les races canines descendent des loups des divers pays elles se sont formées. Et par J. HUNTER, Observations ten- ding to shew that the Wolf, Jackal and Dog are of the same Species, dans les Philosophical Transactions, 1787, part. 11, D 253; traduit * dans les Œuvres de J. HUNTER,